Un dernier soir à Pékin couverture

Dans les cultures – nombreuses heureusement – où la cuisine jouent un rôle social central, la nourriture – le fait de la partager avec d’autres, par exemple, le fait de l’offrir, de la préparer… - constitue un marqueur constant, et essentiel de l’existence humaine. Et par conséquence, nombre de souvenirs importants, de ceux qui resteront en mémoire pendant des années et des années, seront liés à des repas particuliers, à des expériences gustatives – bonnes ou mauvaises, mais marquantes -, à des types de nourritures caractéristiques d’un lieu, d’une époque, d’une période de la vie. On connaît l’importance de la cuisine dans la société chinoise, de la « street food » en particulier, et on peut très bien imaginer qu’il y a quelques décennies, quand la Chine sortait à peine de la misère du régime maoïste, ou un peu plus récemment, quand l’industrie lourde chinoise s’écroula, rejetant des millions d’ouvriers dans une nouvelle pauvreté, la nourriture - même la plus simple – aura joué un rôle central dans la construction de l’imaginaire des enfants.

Cette longue introduction pour expliquer combien Golo Zhao, le brillant dessinateur de manhua, déjà remarqué pour son magnifique La Plus Belle Couleur du Monde, a eu une belle et évidente idée en plaçant la nourriture au centre des souvenirs de ses personnages de Un Dernier Soir à Pékin : les verres de thé aromatisés de l’Hiver au Salon de Thé (avec son propriétaire que l’on soupçonne d’être le serial killer sévissant dans une petite ville du Nord de la Chine), la soupe à l’étonnant goût acide de la Dernière Soupe de Bœuf (dont se délecte un étonnant écolier, respecté par tous malgré son obésité, cachant en fait toute une panoplie de secrets), la cuisse de poulet merveilleusement parfumée de Zuo Ya et la cuisse de poulet (volée et offerte en gage d’amitié), le délicieux riz sauté préparé amoureusement par un père pour sa fille dans la boite de riz sauté… Les quatre « nouvelles » composant Un Dernier Soir à Pékin, de longueur variable, parcourant également un spectre émotionnel très divers, constituent, lues bout à bout, un portrait formidablement touchant d’une enfance et d’une adolescence chinoise, soumise aux vicissitudes de la vie : situation économique précaire, familles désunies, violence scolaire, compétition effrénée pour réussir dans la vie, nécessité de tout quitter pour pouvoir avoir un avenir digne… tout est là, plus ou moins en filigrane, derrière les souvenirs émus d’émotions gustatives, d’amitiés éphémères ou inoubliables et de premiers amours fragiles.

Comme dans ses autres livres, Golo Zhao a un talent fou pour représenter grâce à des dessins (faussement) simples et toujours parfaitement lisibles, des émotions complexes. Mais il sait surtout enchanter son lecteur en créant des mystères, en engendrant des surprises, en transformant les banalités de la vie quotidienne en mini-thrillers… sans jamais perdre pour autant cette crédibilité psychologique et sociale qui rend son œuvre tellement importante. Et tellement singulière.

Un dernier soir à Pékin extrait