The Lounge Society Album

Les premières minutes de People Are Scary font, justement, un peu peur : on est si près des Talking Heads - qui sont en train de devenir l’une des références-clé de la toute nouvelle génération de musiciens anglo-saxons, maintenant qu’il est devenu tellement banal de se proclamer post-punk et enfants de Joy Division – que l’on craint que The Lounge Society ne soit rien d’autre qu’un autre groupe de suiveurs, se raccrochant à un train qui a déjà quitté la gare. D’ailleurs leur signature sur Speedy Wunderground confirme bien leur intégration dans le mouvement actuel... Heureusement, à mi-course, la chanson change de rythme et d’atmosphère, devenant mystérieusement atmosphérique, presque menaçante : on peut espérer que le groupe du Yorkshire – pas l’une des régions les plus Rock d’Angleterre – aura des musiques nouvelles à nous jouer, et des choses intéressantes à nous dire, à nous chanter.

Et le single Blood Money, certes funky, mais aussi mélodieux avant de piquer une crise de nerfs, confirme qu’on a raison de dire du bien d’eux, après le succès de leur premier EP, Silk For The Starving, l’été dernier : « You've got blood on your hands / Lives are lost and lost and lost / We are too busy saving your pals / You can see your boss, but you can't see your mother / Or your brother / Money, it takes priority » (Tu as du sang sur les mains / Des vies sont perdues et perdues et perdues / Nous sommes trop occupés à sauver tes copains / Tu peux voir ton patron, mais tu ne peux pas voir ta mère / Ni ton frère / L'argent, c'est ta priorité)… Le fond de ce premier album est clairement politique, revendicatif : ces jeunes gens ont des choses à dire sur la vie que nous vivons, sur cette domination de l’argent et du pouvoir politique absolu – surtout dans la Grande-Bretagne du Brexit – et, évidemment, sur le malaise existentiel que ressent une jeunesse privée cruellement d’avenir et d’espoir.

Plus loin sur Last Breath, on y revient, sans détour : « When the dust settles and the sweat turns cold / Career-less jobs, wearing a soulless suit / Will you remember the words that you swore by? / The rubber's wearing pretty thin on my shoes » (Quand la poussière retombe et que tu as des sueurs froids / Des boulots sans perspective, vêtu d'un costume sans âme / Te souviendras-tu des mots par lesquels tu as prêté serment ? / La semelle de mes chaussures est de plus en plus usée). Le fait d’accepter d’entrer dans le système économique dominant ne préserve même plus de la misère, et l’effondrement en cours de la classe moyenne britannique va logiquement s’accentuer. La conclusion urgente, superbe de Generation Game enfonce le clou, y compris sur la dépendance politique et culturelle de la Grande-Bretagne envers les Etats-Unis : « Our God is a poison that must be unlearned / They’ll take your lungs and sell them to rich folk / They’ll breathe your air and live your dreams / Keep on turning that wheel at all costs / You’re just a cog in their golden machine / What will the US do? / To save our souls, to save our dignity too » (Notre Dieu est un poison qui doit être désappris / Ils prendront vos poumons et les vendront à des gens riches / Ils respireront votre air et vivront vos rêves / Continuez à faire tourner cette roue à tout prix / Vous n'êtes qu'un rouage de leur machine en or / Que feront les USA ? / Pour sauver notre âme et aussi notre dignité ?).

Mais parlons un peu musique : Tired of Liberty ne se contente donc pas de singer les grands artistes d’hier, et cherche, explore, s’engage sans aucune précaution dans une multitude de directions. Au pire, c’est une évidence, The Lounge Society se rapproche du cœur du mouvement musical britannique actuel : des chansons comme North Is Your Heart, jazzy, ambient, puis afro-beat, mais également comme l’énervé Last Breath, les rattachent à des Black Midi ou plus encore des Squid, mais avec une attention aux mélodies supérieure. Ici on teste les synthés (No Driver, frénétique, magnifique, l'une des grandes pièces majeures de l’album…), là on reprend le travail d’Andy Partridge sur ses albums solos expérimentaux (Last Breath, encore, mais aussi Boredom Is A Drug). Par instants, on retrouve des intonations du chant belliqueux et libre d’un Richard Hell (le génie oublié du mouvement punk), à d’autres, on n’est pas surpris que le producteur de l’album, Dan Carey – l’homme clé du renouveau du Rock britannique et irlandais – soit aussi celui de Fontaines D.C. : une tuerie inspirée comme Remains ne déparerait pas sur la setlist des Irlandais…

Bref, Tired of Liberty est un nouvel album réjouissant, audacieux, excitant, venu d’Outre-Manche. S’il ne démontre pas une folle originalité par rapport à ce que nous avons entendu de nouveau depuis deux ans, sa combativité politique et son inspiration mélodique permettent d’espérer que nous n’avons pas affaire à un groupe éphémère comme il y en a tant. Un espoir à confirmer sur scène, comme toujours.