La Nuit du Hibou

Imaginez Twin Peaks sans une seule dose d’humour, et où les grands mugs de café et les succulentes tartes maison auraient été remplacés par de l’alcool fort, qu’on boit jusqu’à tomber par terre, inconscient : si David Lynch était coréen, ses films ressembleraient sans doute à cette Nuit du Hibou, de cette autrice désormais réputée pour sa science innée dans la création d’un malaise tenace, Hye-Young Pyun.

C’est une petite ville montagneuse où toute l’activité ne dépendait que d’un « Institut » qui gérait une profonde et mystérieuse forêt obscure : l’Institut fermé pour des raisons politiques, comment survivre quand tout meurt autour de vous ? Et puis un gardien – responsable d’empêcher l’entrée éventuelle de touristes hors saison dans cette fameuse forêt – s’évanouit sans laisser de traces, même dans la mémoire des habitants. Son frère, avocat, qui le hait viscéralement, vient enquêter sur sa disparition. A partir de là, le cauchemar va déferler sur le « nouveau gardien », qui va se mettre en tête de comprendre ce qui se passe réellement autour de lui. Raconté comme ça, et publié par Rivages / Noir, on anticipe un bon petit polar des familles, et on se régale d’avance.

Mais rien chez Hye-Young Pyun ne correspond à ce qu’on attend : dans ce microcosme au sein duquel tout le monde a des secrets (tiens, ce serait presque du Chabrol coréen, avec, une fois encore, l’alcool sombre et mutique remplaçant les repas gastronomiques…), la vérité n’est même pas un mystère digne de ce nom. La solution de l’énigme est aussi évidente qu’incompréhensible. Tout est clair, très rapidement, pour qui sait lire entre les lignes, et il n’y aura aucun twist. Pourtant tout reste irrémédiablement obscur, comme si une noirceur infiniment symbolique venait s’ajouter à la stupeur alcoolique pour que le monde reste totalement incompréhensible.

Certains s’irriteront devant la longueur de certains passages, qui explorent jusqu’à l’accablement la médiocrité de vies diluées dans le mensonge, l’oisiveté, la lâcheté, l’absence radicale d’empathie. Mais cette irritation, cette quasi-nausée qui saisit le lecteur, comme empoisonné lui aussi, peu à peu, par la toxicité de ces relations inhumaines, c’est bien là le projet vicieux de l’autrice. Et puis on réalise que, pour le coup, elle nous livre aussi en filigrane, une description radicale de la société sud-coréenne, de la compétition entre les jeunes diplômés, des machinations de pouvoir pour arriver à ses fins, de la corruption qui règne jusque dans les postes les plus bas, des violences familiales sous l’emprise de l’alcool…

Les dernières pages de la Nuit du Hibou sont magiques, et magnifiquement écrites : il y advient un basculement progressif dans un monde fantastique – lynchien, pour le coup – mais qui, ici, parce qu’on est en Corée, reste paradoxalement réaliste, totalement trivial : on n’est pas chez Stephen King, contrairement à ce que la quatrième de couverture veut nous faire croire.

Nul besoin de démons venus d’un autre monde ou d’une autre dimension, quand l’humanité est aussi mauvaise.