Gyasi album

On ne peut pas dire que les chroniqueurs habituels se battent pour parler de Pronounced Jah-See, le premier album d’un jeune américain de Nashville, Gyasi, alors que quelques écoutes suffisent à pointer la singularité de cette musique et de la démarche de son auteur. Peut-être est-ce d’ailleurs ce décalage par rapport aux tendances lourdes actuelles du Rock (post punk, garage, psyché, prog rock, pour faire simple) qui fait qu’on ne s’intéresse guère à ce qui se passe dans les marges ? Peut-être que c’est cette même négligence générale envers les marginaux qui a fait que le monde ignore complètement un groupe aussi brillant que I Don’t Know How But They Found Me ?

Parce que Gyasi, comme pas mal de jeunes Américains de ce que l’on appelle l’Amérique Profonde, fantasme lui sur le glam rock à l’anglaise, sur cette courte période enchantée où Bolan explosa avec son Electric Warrior et où Bowie changea le monde avec Ziggy Stardust : ambiguïté sexuelle, guitares tantôt félines, tantôt agressives, chant provoquant, et, bien entendu, mélodies pop accrocheuses. Il faut bien avouer qu’une chanson comme Little Tramp n’aurait absolument pas choqué si elle était apparue sur un disque de Bowie entre 1969 et 1972. Feed Your Face reprend quant à lui un riff de guitare à la Jean Genie avec une décontraction totale…

Mais tout n’est pas si simple : car si le Marketing insiste, logiquement, sur les similitudes vocales occasionnelles entre Gyasi et ses deux célèbres modèles, la pochette de ce premier album pullule d’autres références, qui sont autant de pistes permettant d’aborder Pronounced Jah-See en toute connaissance de cause : c’est bien tout autant l’héritage du rock US classique qui nourrit la musique de ce jeune homme beaucoup moins déphasé par rapport à ses origines géographiques qu’il peut le sembler a priori.

Ainsi, si Tongue Tied reprend à la lettre le « stomp » typique du glam rock, l’américanisation – inévitable – du genre, ainsi que le son des guitares la font plus ressembler à un titre des Black Keys qu’à un hommage à T. Rex. L’efficace All Messed Up injecte dans un rock’n’roll très US des « La La La » purement bowien, ce qui produit une sorte d’hybride pop monstrueux mais bien agréable. La joliment pop She Don’t Care, qui aurait pu être écrite par des gens aussi britanniques que Supergrass ou The Fratellis, choisit finalement l’option guitare électrique seventies. Fast Love entrechoque le boogie le plus traditionnellement sudiste avec sa relecture T-Rexienne, au point de nous faire perdre notre sens de l’orientation.

S’il y a un léger reproche à faire à cet album, ce serait une production un peu trop passe-partout, qui ne met guère en avant l’énergie et la flamboyance de cette musique beaucoup plus jeune et actuelle que sa liste de références pourrait le laisser imaginer… Ainsi, un titre aussi ambitieux que Godhead – le plus long et le plus complexe de l’album -, malgré les références claires au jeu de guitare d’un Mick Ronson, n’a tout simplement pas assez de pêche pour échapper à une certaine banalité.

Mais au-delà de l’indiscutable talent de Gyasi à écrire des mini-tubes très accrocheurs, on admirera la volonté de provocation que traduisent des chansons qui, comme Androgyne (« You can be whatever you want to be / .. / You’re two of a kind my little androgyne », soit « Tu peux être ce que tu veux être / .. / Tu es pareil que moi mon petit androgyne »), ne caressent clairement pas l’Amérique sudiste et trumpienne dans le sens du poil : car il faut sans doute plus de courage pour être un rebelle maquillé et juché sur des platform boots dans le Sud des USA en 2022 qu’à Londres en 1971 !