SPICE Viv

En ces temps de triomphe général du post-punk d’obédience britannique, s’il y a un héritage musical qui a du mal à se perpétuer alors qu’il est des plus féconds, c’est celui du punk hardcore US, celui qui ne se contentait pas de la violence mais expérimentait à tout va, et qui ne craignait pas non plus de s’appuyer sur de bonnes mélodies : pour le dire simplement, on attend toujours la relève d’un groupe aussi immense et génial que Hüsker Dü, et l’ami Bob Mould, le survivant de l’aventure doit se sentir bien seul.

Peut-être peut-on reprendre espoir sur ce point avec ce deuxième essai du groupe californien SPICE, qui lui aussi a du gros son à revendre, avec un premier jet bien rentre-dedans mais à peine remarqué en 2020. Ce sont bien entendu des titres comme "Any Day Now", le brutal "Threnody" ou encore l’obsédant "Dining Out" qui évoquent à nos oreilles les beaux souvenirs de Bob Mould au début des années 90 et de son Sugar. Mais comme ces gens sont de leur époque, on repère aussi des influences shoegaze et noisy ("Vivid" qui louche vers My Bloody Valentine, "Bad Fade" qui rameute la mélancolie obsessionnelle des shoegazers), et d’inévitables accents psychés ("Ashes in the Birthbath").

Du point de vue thématique, on a affaire ici aux mêmes tourments existentiels qui ont donné naissance dans les années 90 d’un côté à l’indie rock le plus ambitieux, et de l’autre au grunge le plus sauvage : le sentiment de vacuité de l’existence dans une société matérialiste et de plus en plus inhumaine, et la nécessité d’une évasion qui permettrait de confronter la réalité du monde, d’ailleurs joliment symbolisée sur la pochette de l’album. Dès l’intro de "Recovery", le malaise est clairement défini (« So what's left to escape? / You got everything / And you were given everything from the jump / So much you have to give up » - Alors que reste-t-il pour s'échapper ? / Tu as tout / Et on t'a tout donné depuis le début / Tellement de choses que tu dois abandonner). Même l’amour et l’amitié peuvent s’avérer des illusions derrière l’espoir qu’ils font naître : « Love can be misunderstood / The way we see ourselvеs in each other / I carried you from homе to home / Across the country and back… / And I cried all year 'cause some of my friends / They keep dying on me over and again » - L'amour peut être mal compris / La façon dont nous nous voyons les uns dans les autres / Je t'ai porté de maison en maison / À travers tout le pays et puis de retour / Et j'ai pleuré toute l'année parce que certains de mes amis / Continuent à mourir devant moi encore et encore ("Ashes in the Birdbath"). Et à la fin, inévitablement, il semble ne rester que l’attrait d’une autre vie, ce qui est loin d’être rassurant : « In the next life, I wasn't dead / I felt so vivid in the next life / … / I'm climbing down the ladder again / And again, and again » - Dans la vie suivante, je n'étais pas mort / Je me sentais tellement vivant dans la vie suivante / … / Je descends l'échelle / Et encore, et encore ("Climbing Down the Ladder").

Aidés par une production soignée qui met en avant des guitares bien affûtées, sans même parler de la présence inhabituelle d’un violon, SPICE nous régalent tout au long des 31 minutes à la fois émouvantes et percutantes de Viv, sans réel temps mort (bon, il y a bien la pause expérimentale de "Melody Drive" qui se perd un peu en chemin…). Pour peu qu’on oublie un temps la mélancolie, voire les tourments qui irriguent les textes de chaque chanson, il est tout-à-fait possible d’écouter Viv comme un autre excellent album venu des US, mélodique et excitant.