Illusions Perdues Affiche

La plupart des gens ont entendu parler des "Illusions Perdues", le roman le plus ambitieux de Balzac, mais peu de gens l'ont lu, sans doute rebutés par sa longueur, mais également refroidis par le nom même de l'écrivain, tant la classification d'une œuvre comme "classique" fait aujourd'hui office de repoussoir. Espérons donc que le succès populaire honorable du film de Xavier Giannoli, beaucoup plus réussi que l'immense majorité des adaptations littéraires habituelles, permettra à quelques personnes au moins de revenir à Balzac, ou en tous cas à ce livre, assurément l'un des plus modernes dans sa partie centrale, la partie parisienne, qui constitue ici le cœur du récit !

Avec le désir évident de faire écho à des situations contemporaines - jusqu'à quelques excès dont il aurait pu se passer, en citant plus ou moins directement la presse française actuelle, ses actionnaires et le pouvoir macroniste - Giannoli et ses scénaristes ont fait un travail formidable de restructuration du texte original, abandonnant la dernière partie du retour de Lucien à sa province, et se concentrant sur la description percutante - voire même enthousiasmante par instants - du monde du journalisme, de la politique et de l'art parisien. Car c'est avant tout la qualité du scénario, qui propulse des personnages attachants (ou repoussants, mais qui ne nous laissent jamais indifférents) dans des situations passionnantes, qui fait de "Illusions Perdues" un bon film. Même l'utilisation de la voix off, redondance catastrophique dans la majorité des cas, fonctionne souvent très bien ici, en apportant habilement informations utiles à la compréhension ou en offrant un commentaire décalé qui enrichit notre lecture du film.

Même si l'interprétation n'est pas toujours au top, certains acteurs ayant probablement des difficultés à trouver le juste équilibre entre la modernité du propos et la nécessité de se tenir à un certain classicisme dans la forme, les rôles principaux sont heureusement très bien tenus : Benjamin Voisin, pas encore très connu, est formidablement crédible, et rajoute beaucoup d'humanité à un personnage qui, chez Balzac, est plus proche de l'ordure absolue ; Vincent Lacoste confirme ce qu'on sait déjà depuis longtemps, en attirant dans chacune de ses grandes scènes la lumière à lui ; Cécile de France et surtout Salomé Dewaels rayonnent la plupart du temps, en dépit de quelques approximations çà et là. On adorera particulièrement la brillante Jeanne Balibar dans un rôle littéralement foudroyant de méchanceté, et on reverra pour la dernière fois malheureusement le merveilleux François Stévenin dans un second rôle qu'il remplit à la perfection.

De quoi suffire amplement à notre bonheur, et nous réconcilier pour un temps au moins avec le "film à costumes" français, ce qui n'était pas joué d'avance !