La Vraie Vie de Buck John

Murat a toujours été spécialiste de la provocation tous azimuts. Dans l’atmosphère politique délétère qui est celle de la France aujourd’hui, il a donné un interview à Paris Match où il a affirmé son admiration pour Eric Zemmour, qui secouerait l’ordre établi, et pour Michel Onfray, philosophe aux dérives ahurissantes ! Des propos qui interpellent forcément les admirateurs du barde bourru d’Auvergne : sénilité précoce accompagnée d’un racornissement des valeurs humaines ? Ou bien une fois de plus, leçon du bon usage des médias populaires (et populistes) pour se rappeler au bon souvenir du peuple français, qui l’a assez peu suivi dans ses dernières aventures musicales ?

En attendant d’en savoir plus, penchons-nous sur le dernier-né de la riche famille Murat, curieusement nommé "La Vraie Vie de Buck John", et accompagné d’une iconographie montrant Jean-Louis Bergheaud en version vieux bluesman barbu et plutôt roots. Buck John étant une série britannique de bande dessinées « de cowboys » publiée dans un fascicule éponyme, et inspirée des films de l’acteur américain de western Buck Jones. Vous suivez ? BD, western, USA, Blues… on imagine bien un concept là derrière, une histoire, de nouvelles images dans l’univers de Murat. Mais, là encore, rien de ce que l’on découvre dans ce nouvel album ne correspond à cette sorte d’annonce faite par le titre et la pochette : "La Vraie Vie de Buck John" s’inscrit directement dans la continuité des albums précédents, et en particulier "Il Francese" – avec ses touches électroniques – et surtout "Baby Love", album malaimé et pourtant inspiré du point de vue des mélodies.

Si l’on excepte l’intro cuivrée de Nana (je vois ton ombre) et un Ma Babe assez délicieusement rock (bon, sans exagérer non plus, on est chez Murat Ver 2.0, hein ?), tous les titres suivent à peu près le même principe que ceux de l’album précédent : un seul sujet, l’Amour (toujours…), un groove léger ou plus marqué, mais toujours agréable, et des mélodies suaves, sexy, sur lesquelles la voix inchangée de ce séducteur crapuleux et tendre que les femmes ont toujours trouvé attirant fait son petit boulot.

Bref, pas de quoi rasséréner ceux qui attendent toujours le retour du « grand Murat », celui de "Mustango" (ou même de "Babel"…). Mais pas de quoi désespérer quiconque non plus, comme cela fut le cas lors des expérimentations audacieuses mais mal contrôlées de "Travaux sur la N89". On peut même parier que chacun d’entre nous tombera sous le charme de deux ou trois de ces chansons : sera-ce pour nous le réjouissant "Marylin et Marianne" et son texte malin (« Avant Charlemagne / Avant Kim Wilde / Pas entendu parler de ça / Avant Jupiter / Avant Bob Dylan / Pas souvenir d’un seul péché »), "A l’amour" aux effluves de tube « muratien » classique qui aurait pu figurer sans problème sur n’importe quel album classique des années 80-90, "Gigi Baba" qui singe par instants une électro moderniste mais revient vite à ce qui préoccupe vraiment son auteur (« Mais que reste-t-il des chansons / Que reste-t-il d’un amour / Ne reste-t-il qu’un prénom / Qui ne rime plus avec toujours ? ») ou encore le single "Battlefield" à l’évidence facile ? Le temps le dira. Mais n’hésitons pas trop longtemps, car il y a fort à parier que, la pandémie passée, Murat, qui a réalisé cet album quasiment en solo chez lui, nous reviendra vite avec une autre livraison de chansons. Et puis, restons optimistes, car la conclusion de "la Vraie Vie de Buck John", le goûteux "Où Geronimo Rêvait" semble marquer la possibilité d’un retour à des choses plus consistantes.

En attendant les prochaines, profitons donc de ces 12 chansons bien troussées, vite expédiées sur un album qui ne dépasse guère les 30 minutes montre en main. Et évitons les prochaines interventions de Murat à la télé ou dans les magazines, pour lui conserver notre admiration.