Stillwater affiche

Lorsque "Spotlight", le précédent long-métrage de Tom McCarty (si l’on exclut la réalisation d’un film pour enfant chez Disney…) rencontra le succès public et critique que l’on sait, des voix s’élevèrent pour affirmer que, au-delà de la force du sujet qu’il traitait et de la qualité de sa direction d’acteurs, McCarty n’avait rien d’un réalisateur intéressant. "Stillwater", son nouveau film, qui nous est vendu comme un thriller, était donc attendu pour pouvoir juger si ces critiques avaient été plus pertinentes que notre propre enthousiasme. Et, au sortir des longues 2h20 que dure "Stillwater", on peut confirmer que le doute s’impose…

La brillante idée du scénario de McCarthy, beaucoup plus originale qu’elle ne paraît au premier abord pour nous, européens confrontés quasi quotidiennement au mélange de cultures, c’est d’explorer le choc que peut représenter pour Américain (très) moyen – le personnage de Bill, formidablement incarné par Matt Damon, est un pur prolétaire, croyant, qui n’a pas voté Trump parce qu’il ne vote pas, qui a deux armes à la maison, etc. – la rencontre avec une culture fondamentalement étrangère, celle de Marseille. C’est un sujet passionnant, que "Stillwater" traite sérieusement, en travaillant le temps qui passe et l’inflexion du parcours de Bill, au fur et à mesure qu’il « s’intègre » dans la vie d’une petite cellule familiale, une mère (Camille Cottin, qui tient la route face à un monstre comme Damon, bravo !) et sa fille. La durée du film s’impose donc pour que l’évolution du protagoniste ne soit pas artificielle, ne relève pas du cliché – même si la baignade dans les calanques n’évite pas totalement l’illustration touristique, et si le lien qui se crée entre la petite Maya et Bill a déjà été vu et revu dans tant de films… Et la conclusion, ce dernier dialogue entre Bill et sa fille Allison, libérée des Baumettes et retrouvant après plus de cinq ans la vie provinciale de Stillwater en Oklahoma, est à la fois intelligente et forte émotionnellement : à sa fille qui lui dit qu’elle trouve que rien n’a changé dans sa ville natale, Bill répond : « Moi, je ne reconnais rien… ».

Le premier problème de "Stillwater", c’est que, hormis dans cette dernière séquence, il dégage peu d’émotion, parce que McCarthy, comme dans "Spotlight", privilégie une neutralité totale de la narration, laissant certes le talent de ses acteurs s’exprimer pleinement. Malheureusement, et c’est là où les détracteurs de McCarthy marquent des points, on peine à s’intéresser vraiment à ce qui se joue vraiment entre les personnages, ou entre Bill et la culture marseillaise : finalement Bill reste un mur jusqu’à la fin, alors qu’il vit des choses terribles, et nous demeurons beaucoup trop à distance de ses épreuves pour que le film nous embarque comme il devrait le faire.

Le second problème, c’est bien sûr de justifier la présence incongrue de Bill à Marseille par une enquête policière, celle qu’il mène secrètement pour innocenter sa fille condamnée et emprisonnée pour le meurtre de son amie. Si le scénario tient la route, et se boucle de manière satisfaisante, il dévie les attentes du spectateur vers le thriller, attentes qu’il ne comblera pas – ce n’était probablement pas le propos de McCarthy, on l’a vu – et qui résulteront donc en une inévitable frustration du public. L’incursion de Bill dans une cité difficile laisse ainsi entrevoir un intéressant choc entre la violence américaine bien connue (au cinéma) et bien ancrée chez Bill, ex-alcoolique et taulard, et la violence « contemporaine » des cités marseillaises, mais ces scènes du début du film ne débouchent sur rien de particulier.

"Stillwater" n’est ni le thriller attendu, ni l’analyse profonde d’un choc culturel et de son impact sur un Américain moyen que voulait certainement McCarthy, et est donc, malgré d’indéniables qualités, une déception. On ne peut s’empêcher de se demander ce que Clint Eastwood, il y a 20 ans, aurait pu faire avec un tel sujet – qui lui aurait été comme un gant : un chef d’œuvre, très probablement. On sait donc désormais que Tom McCarthy n’est pas Clint Eastwood, ce qui n’est pas une grande découverte.