The Stranglers Dark Matters

La première chanson que nous ayons écoutée de Dark Matters, le dix-huitième album des Stranglers, a été And If You Should See Dave…, leur adieu à l’ami Dave Greenfield, emporté par cette saloperie de Covid. Et même si la mélodie n’était pas particulièrement extraordinaire, la classe infinie de paroles dignes, surtout pas larmoyantes, ne décevait pas : « He didn’t fear death / Because he knew death was on his rounds / But no one told him, I was waiting / With a glass at the bar » (Il n’avait pas peur de la mort / Parce qu’il savait que la mort faisait partie de sa tournée / Mais personne ne le lui a dit que je l’attendais / Avec un verre au bar… ».

Ce nouvel album était – logiquement – très attendu par les fans, en manque de nouvelles compositions depuis près de 10 ans (Giants, assez moyen d’ailleurs…), et qui pouvaient avoir le sentiment que, comme pas mal d’autres groupes continuant à tourner bien des années après la fin de leur âge d’or, les Stranglers étaient devenus leur propre cover band. Mais il est difficile de ne pas se souvenir que Jean-Jacques Burnel avait promis que le groupe s’arrêterait dans le cas du… départ de l’un ou l’autre des deux seuls membres fondateurs restant. Dark Matters, sur lequel Dave joue encore sur huit des onze morceaux, est donc potentiellement le DERNIER ALBUM des Etrangleurs de Guildford. Et la très bonne nouvelle, c’est que cet album témoigne d’une ambition bien plus grande que ses prédécesseurs, qu’il va explorer d’autres territoires que ceux attendus, qu’il est tout sauf un disque de vieux ressassant leurs souvenirs d’un glorieux passé, ou de musiciens à bout de souffle refaisant un dernier tour de piste. Et que, en plus, tout ça, il le fait bien…

Dès Water, le morceau d’ouverture de Dark Matters, il est possible d’être désorienté, ce qui est le mieux que l’on puisse attendre d’un groupe en activité depuis 1976 : si l’on retrouve cette vague tentation du prog rock, assumée dès l’époque de The Raven, mais aussi l’une des forces éternelles du groupe, leur capacité à pondre des mélodies impeccables, on est dans une ambiance bien différente, et la voix (Jean-Jacques ?) est tout simplement méconnaissable. « People we thought were our enemies / Finally found their own voice / It’s spring and there’s change » (Des gens que nous pensions être nos ennemis / Enfin trouvé leur propre voix / C’est le printemps et les choses changent) : si le texte de Water est, comme souvent avec le groupe, plus poétique que littéral, on peut imaginer y lire un appel à l’ouverture vers les autres, et à une prise de conscience du changement climatique. Mais bien sûr, Burnel partira certainement d’un grand éclat de rire devant cette interprétation !

Ce qui suit est un patchwork de chansons qui partent dans pas mal de directions différentes, au détriment sans doute de cette cohérence stylistique qui a souvent été l’une des grandes qualités des meilleurs albums des Stranglers. Et qui surtout en désorientera plus d’un : Dark Matters, en dépit de ses formidables qualités mélodiques, risque de rebuter plus d’un fan de la première heure, qui n’y retrouvera pas ses marques. Ce qui ne veut pas dire que l’album n’inclue pas quelques nouveaux classiques dans le style le plus connu du groupe, comme le single This Song, enluminé par les claviers de Dave, comme le réjouissant No Man’s Land qui, avec sa basse grondante, son chant provocateur et ses chœurs enlevés, aurait pu figurer sur l’un des premiers albums, ou encore comme Payday qu’on a hâte de brailler en chœur lors de la prochaine tournée du groupe.

On osera néanmoins affirmer que les moments les plus passionnants de l’album émergent lorsque les Stranglers empruntent la voie d’une plus grande finesse, d’une sophistication mélodique et instrumentale : le très beau If Something’s Gonna Kill Me, avec ses claviers lumineux et son débarquement de cuivres, envoûte, tandis que les intimistes, presque tendres, Down et The Lines montre une facette inédite du groupe, avec un Burnel qui se risque sur The Lines à un bilan personnel, nourri de cette sagesse qu’apporte le recul des années : « There’s triumph and disgrace / In the lines on my face / These are for the smiles / When I look upon your face » (On lira le triomphe et la disgrâce / Dans les rides de mon visage / Celles-ci sont pour les sourires / Quand je regarde ton visage). The Last Men on the Moon nous offre encore un festival de claviers de Greenfield, mais est une véritable chanson pop, inspirée et… classique.

« And how could we have been so stupid / We could see the storm coming / We watched our dreams dissolving / And just prayed that it would go away / But it seems we’ll be kissing in the rain » (White Stallion) : Et comment avons-nous pu être aussi stupides ? / Nous pouvions voir l’orage venir / Nous avons regardé nos rêves se dissoudre / Et juste prié pour qu’il disparaisse / Mais il semble bien que nous allions nous devoir nous embrasser sous la pluie… On se quitte sur un magnifique White Stallion, galop lyrique mais pré-apocalyptique qui s’illumine à mi-parcours d’audacieuses vocalises, et qui nous paraît être, au moins pour le moment, le sommet de Dark Matters, puis sur la conclusion douce-amère de Breathe, qui nous exhorte à nous battre – au moins par amour – jusqu’à la fin.

Que le dernier mot soit cette fois le mot « End » n’est sans doute pas un hasard. Mais, après un si bel album, croisons les doigts pour que Jean-Jacques Burnel, secondé par le fidèle Baz Warne, décide qu’il n’est pas encore temps de rendre les armes.