Burns on the Wire

« I remember you well in the Chelsea Hotel / You were talkin’ so brave and so sweet / Givin’ me head on the unmade bed / While the limousines wait in the street » (Je me souviens bien de toi au Chelsea Hotel / Tu parlais d’une voix tellement courageuse et douce / Me taillant une pipe sur le lit défait / Pendant que les limousines nous attendaient dans la rue). Commencer un album de reprises de Cohen par l’une de ses phrases les plus célèbres, et celle qu’il a le plus regretté d’avoir écrite, dit-on, a tout l’air d’une profession de foi de la part de H-Burns.

En 1991, les Inrocks publiaient un album de reprises de CohenI’m Your Fan, en écho au I’m Your Man du barde canadien, un disque magnifique qui l’avais remis au centre de la scène musicale moderne, un centre qu’il ne devait plus quitter jusqu’à You Want It Darker, sa dernière œuvre. I’m Your Fan était grandiose – et le restera sans doute pour la postérité – parce qu’une grande partie des admirateurs à l’œuvre étaient inattendus : PixiesNick CaveREMJohn Cale… pas des adeptes d’un folk délicat auquel ceux qui le connaissaient mal le cantonnaient encore, comme si SuzanneBird on a Wire ou Chelsea Hotel définissaient de manière monochrome une œuvre beaucoup plus complexe que ça.

 Et c’est bien là le problème que pose Burn on the Wire, celui d’en revenir à une “vision officielle” de l’Art suprême de Leonard Cohen : en faisant le choix discutable de se cantonner à ses quatre premiers albums, excellents, mais qu’il avait largement dépassés depuis longtemps, H-Burns prend le risque de faire un disque certes consensuel – espérons qu’il en vendra beaucoup, il le mérite – mais simplificateur par rapport au poète et à l’homme auquel il rend hommage.

Burns on the Wire est en fait plutôt un projet personnel de Renaud Brustlein (oui, c’est lui qui se cache derrière le pseudonyme de H-Burns), dont le dernier album, Midlife, sorti en 2019, a établi la réputation en France : Cohen, comme Neil Young ou Dylan, a été essentiel pour la construction de son identité, musicale mais pas que. Et c’est donc, logiquement, cet aspect nostalgique de son rapport à Cohen qui a nourri ce projet. S’est évidemment posée ensuite (après la sélection des chansons, celles qui lui étaient importantes) la question de la fidélité ou pas au style original, aux mélodies du maître : là encore, H-Burns a préféré dans la plupart des cas de se mettre au service de la chanson, de ne pas s’approprier les mots ni les sentiments originaux. D’où une impression de « sagesse », de prudence qui déçoit un peu : Burns on the Wire ne nous surprend jamais vraiment, il caresse notre amour de Leonard Cohen « dans le sens du poil », nous rend nous aussi mélancoliques.

 C’est pourtant quand il s’éloigne, même juste un peu, de la doxa qu’il éveille le plus notre intérêt : la traduction en français du texte de Hey, That’s No Way to Say Goodbye, réintitulée Goodbye, la saisissante apparition de Bertrand Belin – clairement la meilleure collaboration sur un album qui en compte d’autres (Kevin MorbyLou DoillonPomme) – qui effondre encore plus le désastre existentiel d’Avalanche, l’ajout de cordes et de chœurs sur le sublime Famous Blue Raincoat pour souligner le lyrisme de cette description d’une vie à la fois dévastée et sauvée, et aussi l’étonnante apparition dans l’album de Passing Through, interprétée ici dans un style country roots qui tranche avec le reste, une chanson qui n’est pas de Cohen, qui n’a pas grand-chose à voir avec son univers, et qu’il avait seulement reprise dans l’indifférence générale…

On se souvient que le plus beau joyau de I’m Your Fan était la réinterprétation de Hallelujah par John Cale (une version popularisée par son inclusion dans la BO de Shrek, et qui fut celle qui inspira Jeff Buckley) : Cale transcendait la chanson en la nourrissant de son expérience personnelle de Cohen – pas très plaisante a priori, Cale ayant raconté qu’il appela un jour l’une de ses maîtresses chez elle et que ce fut Cohen, grand « homme à femmes », qui décrocha le téléphone – pour la porter vers « autre chose » qui la sublimait. On aurait aimé que H-Burns fasse le même trajet et que, puisque Cohen a été tant important pour lui, qu’il « pervertisse » ces reprises, qu’il les « insémine » de ses propres douleurs, de sa propre expérience.

La prochaine fois, peut-être ? Pour un album de reprises de Neil Young ? On en a déjà trouvé le titre : It’s better to H-Burns than to Fade Away !