VNR

Quand nous étions beaucoup, mais beaucoup plus jeunes, la plume de Laurent Chalumeau a beaucoup compté pour nous : il avait pris la succession chez Rock & Folk des grands "auteurs" qu'avaient été un Yves Adrien ou un Philippe Paringaux, et rapidement dépassé grâce à son style et son talent celui qu'on prenait au début pour son modèle, Manoeuvre. Et puis Chalumeau est devenu, logiquement, un écrivain, peut-être pas un aussi grand écrivain que l'on aurait imaginé, mais un type dont les bouquins comptent pace qu'ils nous parlent. Et avec une franchise, une honnêteté, et, en sus, un humour, qui nous ravit.

"VNR" est un long monologue, hilarant, tranchant, perturbant, terrible. La logorrhée d'un homme qui a tout perdu, et séquestre et torture ceux qu'il considère comme responsables de sa chute, de sa perte. Il s'agit donc ici de régler un certain nombre de comptes, avec la société, avec l'entreprise, avec le monde politique, ce qui, évidemment, provoque une empathie assez facile avec le lecteur, prompt à s'indigner lui-même devant la "dégueulasserie générale" et surtout l'hypocrisie de nombre de mécanismes sociétaux... Ce qui, on le comprend très vite, fait courir à "VNR" le risque immense de l'adhésion à une certaine "beauferie" franchouillarde habillée de "mots d'auteur" amusants, qui, de Audiard à San Antonio, a toujours rencontré un franc succès chez les adversaires de l'évolution.

Mais cette crainte est de courte durée, parce que, on le sait, Chalumeau ne mange pas de ce pain-là, et est beaucoup trop malin pour ça. Derrière la veulerie de certains propos de "justicier" psychopathe, transparaît peu à peu la vérité d'une masculinité toxique, d'une infinie lâcheté dissimulée sous les oripeaux de mots tels que "amour", "couple", etc. Et cette subtilité dans les différents degrés de lecture possible de "VNR" en font une expérience finalement beaucoup plus singulière que ce qu'on imaginait au départ.

Avec une fin idéalement suspendue, qui laisse la parole - enfin ! - aux coupables désignés / vraies victimes (?), "VNR" se referme comme un piège sur le lecteur qui imaginait pouvoir jouir tranquillement des excès virtuoses de la plume de Chalumeau.