Sentimental affiche

Cela peut paraître improbable, voire incroyable, mais ce tout petit cinéma français qui nous attriste régulièrement, celui qui pérore sans fin sur des problèmes de couples petits (ou grands) bourgeois, en les filmant façon « au théâtre ce soir », et en misant avant tout sur notre sympathie envers des acteurs qui cabotinent, eh bien ce cinéma-là fait des émules hors de nos frontières ! Pire, en Espagne, un pays qui a plutôt misé ces dernières décennies, et avec un certain succès, sur le cinéma de genre, et dont la culture – désolé de marteler des évidences – est bien différente de la nôtre !

Cesc Gay, auteur catalan « complet » puisque scénariste et réalisateur de ses films, aurait visiblement voulu être français, parisien peut-être même. Dans sa pièce, pardon, son film "Sentimental", Gay met d’emblée bien en évidence dans les mains de son personnage central le livre "Sérotonine" de Houellebecq (et non, nous n’avons pas affaire, contrairement à nos attentes de cinéphiles bien éduqués à un « fusil de Tchekhov » !). Ses décorateurs ont fait tout leur possible pour que l’appartement (madrilène ? barcelonais ?) dans lequel va se passer l’intégralité de Sentimental – après un générique qui montre rapidement le monde extérieur et l’arrivée d’un tapis puis des protagonistes – ressemble avant tout à un appartement parisien. Le ressort principal de son scénario – pardon pour le demi-spoiler – est les activités sexuelles non conventionnelles d’un couple, comme dans une large majorité des comédies françaises sur le… couple justement. Alors oui, les acteurs, un peu en roue libre d’ailleurs, parlent espagnol, mais rien dans leur comportement, dans leurs expressions, dans leurs réactions ne semble réellement espagnol, ou même catalan. Au point que quiconque connaît un peu ce pays aura vraiment du mal à avaler une fiction entièrement construite sur des non-dits et une agressivité latente, alors que, justement, la culture locale est plutôt reconnue pour sa capacité à exprimer verbalement les sentiments, et pour la facilité avec laquelle l’agressivité se manifeste dans les rapports humains.

Ceci posé, et en imaginant que, exceptionnellement, nous regardions ce film en VF et imaginions être devant une production française, "Sentimental" est-il au moins un bon film ? Avec sa construction très standard en 3 actes – avant la visite des voisins / la proposition des voisins / l’impact de la proposition sur le couple -, "Sentimental" ne nous offre aucune surprise, aucune déviation par rapport aux mécanismes théâtraux les plus banals. Si l’on s’amusera quelques minutes devant la « proposition indécente » inattendue qui sert de révélateur à une crise existentielle qu’on nous avait déjà passablement rabâchée jusque-là, le virage de Sentimental dans sa dernière partie vers une psychologie de café du commerce – ou de journal féminin des années 60 – s’avère particulièrement lourd. Difficile de ne pas quitter la salle sans attendre le happy end de circonstances, qui achève de ridiculiser l’heure et demie qui a précédé.

Oui, malgré l’attrait de voir un acteur de la pointure de Javier Cámara (inoubliable dans le "Parle avec Elle" de Pedro Almodóvar) qui fait ce qu’il peut pour donner un peu de profondeur à son personnage antipathique et caricatural, "Sentimental" est un véritable désastre. On attend avec impatience le prochain thriller / gore / fantastique espagnol (et oui, même une production Netflix !) qui nous fera oublier cette purge et aimer l’Espagne à nouveau.