Media Jeweler Album

Déjà, la pochette du troisième album de Media Jeweler nous fait mal : cette banderole au texte extatique, The Sublime Sculpture of Being Alive, abandonnée dans l’un de ces décors déprimants qui représentent mieux que de longs discours la faillite de notre espèce à exister dans un environnement simplement acceptable, est trop évidente pour que nous puissions la prendre au second degré. Ensuite, si ce groupe qui privilégiait jusqu’ici la musique instrumentale décide de mettre plus en avant les textes de Sam Farzin, c’est qu’il a quelque chose à dire de plus clair, de plus urgent peut-être qu’avant. Pas quelque chose de pessimiste, d’alarmiste en fait : si Farzin cite régulièrement les réflexions du philosophe Walter Benjamin sur l’influence de la technologie et de la publicité en particulier sur notre vie, notre perception de nous-même, il semble avoir dépassé lui-même le fait de s’en plaindre : c’est désormais plutôt le sujet, la matière aussi, de ses textes et de sa musique. Ou encore, comme le bassiste Thom Lucero l’aurait déclaré pour la promotion de cet album, de manière moins « intellectuelle », peut-être pouvons-nous développer une « acceptation de nous-même et une acceptation de toute cette merde bizarre qui est en permanence autour de nous ».

Bref, The Sublime Sculpture of Being Alive est un disque de résistance, comme tous les grands disques de Rock le sont, quelque part. Pas un album déprimant malgré le poids de ses idées, mais un album ludique grâce à la fraîcheur avec laquelle elles sont formulées. Un album déroutant bien entendu, car Media Jeweler est un groupe qui cherche et ce, dans tous les sens du terme, mais aussi un album satisfaisant, parce que Media Jeweler sait garder cette immédiateté essentielle au Rock : avant tout, enregistré de manière quasi live dans un studio du Nebraska avant que la pandémie n’immobilise l’humanité, The Sublime Sculpture of Being Alive est un disque qui bouge, un disque vivant.

Bien sûr, les textes, ambitieux, magnifiques souvent, ne sont du coup, pas ceux de notre groupe de Rock moyen, et ils nous ramènent à une époque bénie où l’on pouvait se délecter à la lecture des paroles de chansons, en cherchant à décrypter la pensée de nos artistes favoris. D’un côté, ils trahissent le goût de Sam Farzin pour les phrases-slogan, comme si face à la toute-puissance du Marketing Corporate, l’artiste se devait d’inventer ses propres expressions-choc : « Art’s not precious if the artist’s hand is not present » (L’art n’est pas précieux si la main de l’artiste n’est pas présente) dans Brushstrokes ; « Living feels like a pyramid scheme / Living feels like telemarketing » (Vivre ressemble à une pyramide de Ponzi / Vivre ressemble à du télémarketing) dans 3D Printer…

… Ce qui n’empêche pas Farzin de développer pleinement sa vision – réaliste ou pessimiste – du monde, comme dans Middle Ages : « These are the new Middle Ages / A loaded gun for every occasion / One global village under God / Drinking water on high markup » (Nous vivons un nouveau Moyen Âge / Avec une arme chargée pour chaque occasion / Un village global sous le regard de Dieu / Et de l’eau potable à marge élevée). Régulièrement, au fil des chansons qui se succèdent (Heaven), l’abattement (« The best to come has come and gone » – Le meilleur qui était à venir est venu et reparti) le dispute avec la volonté de résilience, qui passe par le temps de la réflexion et la nécessité de la connaissance (« Pouring over ancient texts to comprehend the future self / In absentia present-tense defer the now ’til then » – En se déversant sur des textes anciens pour comprendre notre « moi » futur / En l’absence de temps présent reporté à plus tard)…

On n’a pas vraiment parlé de la musique jusqu’ici, et on a surtout évité d’utiliser l’inévitable système de références qui nous sert habituellement à étiqueter, classer, rendre reconnaissable la musique présente. Et c’est un signe. Qui ne témoigne pas que Media Jeweler soit un groupe particulièrement expérimental, totalement innovant, mais plutôt que, pour une fois, ces échos d’autres musiques n’ont pas vraiment d’importance. On imagine bien que le qualificatif de post-punk – plutôt du côté de Wire et de Talking Heads, si l’on veut, et plutôt du côté claviers discordants que guitares martiales – peut fonctionner, mais de la même manière que pour Black Midi ou Squid : il ne témoigne guère du goût de cette musique pour les dérapages free, jazzy ou abstraits (comme sur le bruyant Middle Ages ou comme sur un Helicopter qui pourrait sortir du White Music de XTC), et surtout pour une fluidité mélodique et formelle qui enchante. Des titres comme Brushstrokes, l’introduction hyperefficace de The Sublime Sculpture of Being Alive, ou Stuck, peut-être sa pièce majeure, donnent inévitablement envie de se trémousser, tandis que la voix grave et les intonations impérieuses de Farzin (« I Like Discipline ! I Like Discipline ! ») savent nous rappeler à l’ordre : danser, oui, mais sans oublier son cerveau au vestiaire.

Le paradoxe restant que le dernier morceau, le magnifique (et apaisé, voire radieux) Smile voit Farzin retrouver de manière inattendue et improbable le charisme chaleureux d’un Edwyn Collins, mais comme si ce dernier chantait sur un inédit de Van der Graaf Generator. Et ça, aussi absurde que ça paraisse, ça nous convient parfaitement !