Les Fantômes de Reykjavik

Ce n’est pas facile d’être la star du polar islandais – même si l’Islande est un petit pays, et qu’on peut imaginer que la concurrence n’est pas trop rude. Arnaldur Indriðason a été rapidement célébré comme un maître moderne du polar (scandinave, le polar, obligatoirement…), avec des livres copieusement primés comme "La Cité des Jarres" et "la Femme en Vert", qui, autour de leur héros devenu emblématique, le commissaire Erlendur Sveinson, offraient une vision terriblement noire de la société islandaise, bien différent de son image internationale de paradis écologique et culturel. Erlendur est devenu un personnage de légende, une sorte de Sam Spade d’un XXIème siècle à bout de souffle, sans illusions, et où le mieux que l’on puisse faire est de punir quelques-uns des crimes abominables qui prolifèrent autour de nous… fut-ce au prix de sa propre tranquillité d’esprit.

Et puis, on a senti que le public, au fil des années, s’est fatigué de toute cette lenteur, de toute cette noirceur, typique d’un pays refermé sur lui-même (le syndrome de l’île) et qui doit survivre à six mois de nuit hivernale… Pour se renouveler, Indriðason a substitué à son commissaire usé par 14 enquêtes un nouveau policier, à la retraite, celui-là, mais guère plus sympathique, Kónrað. Pour tuer l’ennui, celui-ci travaille sur des « cold cases » qui vont lui permettre du même coup de résoudre certaines énigmes personnelles, de dissiper de larges zones d’ombres de son propre passé familial. Mais Kónrað, qu’on a suivi pour le moment en France sur seulement trois enquêtes, "Ce que savait la Nuit", "Les Fantômes de Reykjavik" et "la Pierre du Remords", est lui aussi déjà bien usé, et ne semble finalement rien faire d’autre que répéter les découvertes accablantes de son prédécesseur. En plus noir encore. Et en plus lent toujours.

Pourtant, "les Fantômes de Reykjavik", sorti en format poche il y a peu, est un livre formidable, l’un de ces polars qui frôlent la perfection, ou en tout cas la frôlent pour tous ceux qui ne sont pas encore – et c’est notre cas – fatigués du style sobre et précis ou des constructions scénaristiques complexes d’Indriðason.

C’est cette fois un couple d’anciens amis de sa femme – décédée du cancer (pour que ça soit plus gai…) – qui demande de l’aide à Kónrað lorsque leur petite fille, droguée notoire, disparaît. En même temps, une amie medium lui parle de la noyade jamais résolue d’une petite fille, soixante-dix ans plus tôt. Bref, et il n’y aura là bien entendu aucune surprise pour les amateurs du genre, les deux enquêtes, menées en parallèle, vont se rejoindre pour dévoiler une unique vérité, beaucoup plus personnelle et atroce… Et il faut admettre que la virtuosité d’Arnaldur Indriðason est ici impressionnante : aucun sentiment d’artificialité dans l’enchevêtrement complexe des temporalités, une grande subtilité dans les liens entre les deux histoires, avec pour effet ce sentiment d’être peu à peu impliqué intimement dans cette révélation progressive – et d’ailleurs incomplète – de secrets familiaux… D’être saisi à la gorge par une histoire dramatique, et finalement plus originale qu’elle ne semble au premier abord… Le reproche habituel de lenteur adressé à Indriðason nous semble pour le coup très injuste, tant le rythme du récit permet à la fois la construction crédible de personnages à la psychologie complexe – autour d’un « héros » qui est lui-même peu attrayant – tout en distillant les informations nécessaires au lecteur pour se livrer à son propre exercice de construction.

On sort des "Fantômes de Reykjavik" avec un sentiment ambigu : entre la qualité littéraire du livre (dans le genre polar, il est difficile de faire mieux…) qui nous enthousiasme, et la très déprimante peinture d’une société islandaise corrompue par des vices universels – qui ont été longtemps « cachés sous le tapis », là-bas plus qu’ailleurs, du fait de l’insularité – qui nous accable, avons-nous pris du plaisir ou non à la lecture des "Fantômes de Reykjavik" ?

En plaçant au cœur de son suspense les violences sexuelles contre les enfants, Indriðason a placé le curseur très haut en termes de souffrance physique et psychologique, de pesanteur, au point par exemple que la description très graphique des exactions de petits truands de la drogue nous offre presque une distraction… Mais c’est surtout la poursuite obstinée par l’auteur de sa thématique du temps qui passe, qui enfouit, qui ment, mais qui ne soulage rien, ne résout rien, qui fait la splendeur de son œuvre, et "les Fantômes de Reykjavik" en est une nouvelle preuve.