Venus

« The days are longer than the years / No roses growing way down here:/ They came and tried to see / Life at 800 degrees / But the cameras melt / The god of love cheers » ("Love Song #1"), c’est-à-dire : « Les jours sont plus longs que les années / Aucune rose ne pousse ici / Ils sont venus pour se faire une idée de / la vie à 800 degrés / Mais les caméras fondent / La déesse de l’amour applaudit ! ».

Car si Vénus est la déesse de l’amour, la planète du même nom est une fournaise invivable. Comme l’amour lui-même ? Voilà en tout cas une belle déclaration d’intention de Upper Wilds en ouverture de leur nouvel album intitulé "Venus", qui fait suite, eh oui, à… l’album "Mars". Pour ceux qui attendaient – on ne sait jamais – un album romantique de la part des forcenés de Brooklyn, le déluge de guitare sursaturée qui noie les dix chansons (d’amour), dûment numérotées de 1 à 10, et contenues ici en une trentaine de minutes que l’on ne peut que qualifier de « féroces », ne laisse aucun doute : le trio formé par Dan Friel, pilier incontournable de la riche scène Rock de Brooklyn, et la section (rythmique) d’assaut composée du bassiste Jason Binnick et du batteur Jeff Ottenbacher en veut d’abord à nos oreilles, puis peut-être à notre santé mentale, et peut-être même à notre âme, comme chantait autrefois Nick Cave

L’incroyable décharge d’adrénaline de "Love Song #2", à la fois totalement psyché et absolument destroy, sonne un peu comme une nouvelle expérience, encore plus déjantée qu’à l’habitude, de nos amis King Gizzard, mais il y a un semblant (au moins) de raison derrière cette folie frénétique : « This year turns to next year / Time ain’t on our side / … / True love in plague times / It’s all speeding up now / It’s all flying by » (« Cette année devient l’année suivante / Le temps n’est pas de notre côté / … / Le véritable amour en période de pandémie / Tout s’accélère en ce moment / Tout s’envole »)… Alors que l’existence n’a plus guère de sens, et que la course du temps s’emballe, quelle autre musique peut-on faire qu’une musique désaxée et frénétique ?

Sommes-nous pour autant devant une œuvre expérimentale ? Pas du tout, car même si certains sons frisent littéralement « l’in-ouï », dérapages mabouls de guitare et éjaculations électroniques précoces mais répétées, les créatures folles de Upper Wilds sont encore animées de mélodies qu’on pourrait presque reprendre en chœur – si nous avions encore le cœur à chanter, justement, et si nous n’étions pas déjà à bout de souffle !

Radical mais pas austère pour un sou, "Venus" est surtout une rumination lucide sur l’impuissance de l’Amour : « But the sky still falls if you fall in love / And the void still calls if you fall in love » ("Love Song #5"), soit « Mais le ciel tombe toujours si tu tombes amoureux / Et le vide appelle toujours si tu tombes amoureux »… ou encore « Well we filled our lungs with songs / ‘cause we thought we’d need ‘em later / And we brought them to the house / ‘cause we thought we’d need ‘em later / We shouted them out loud / ‘cause we thought we’d need ‘em later /… / Now when the wind shakes the walls / It feels like nothing at all » ("Love Song #9"), c’est-à-dire « Eh bien, nous avons rempli nos poumons de chansons / parce que nous pensions que nous en aurions besoin plus tard / Et nous les avons amenés à la maison / Parce que nous pensions que nous en aurions besoin plus tard / Nous les avons criés à haute voix / Parce que nous avons pensé nous en aurions besoin plus tard /… / Maintenant quand le vent secoue les murs / On dirait rien du tout ».

Groupe de garage psychédélique punk hardcore sans concession comme on n’en entend (trop) rarement, Upper Wilds nous offre avec "Venus" une sorte d’expérience extrême dans l’hystérie qui reste pourtant intensément humaine, et donc troublante.

Laissez-vous tenter et lancez-vous dans le tourbillon de l’amour éperdu : bien que tout soit évidemment perdu d’avance, il y a une indéniable joie à se laisser emporter…