Histoire de Lisey affiche

"Histoire de Lisey" est un paradoxe dans l’œuvre désormais colossale et protéiforme de Stephen King : écrit dans une courte période de sa vie où King s’est éloigné un peu des racines de son fantastique et a traité des sujets plus personnels, plus « psychologiques », il est souvent présenté comme le livre favori de l’auteur, tout en étant l’un des plus mal-aimés par ses fans ! Les critiques sont nombreuses quant à la construction étrange de "Histoire de Lisey", entre une intrication excessive des flashbacks et de l’intrigue présente, et une introduction tardive de l’antagoniste (comme dans "Misery" ou dans "les Carnets Noirs", par exemple, il s’agit d’un fan très déséquilibré d’un auteur à succès, que sa passion va pousser à des actes criminels). On aura aussi remarqué que la partie « onirique » de l’histoire (cette ouverture vers un monde imaginaire, ou pas…) avait été travaillée de manière assez similaire dans "Rose Madder", dix ans plus tôt.

Avec la mini-série Apple TV+ "Histoire de Lisey", co-produite par King, on a affaire à ce que l’on peut considérer comme une seconde tentative de convaincre le grand public de l’intérêt de cette œuvre, il est vrai singulière. Et Apple TV+ a mis les gros moyens dans cette mini-série clairement positionnée comme « de prestige » : Stephen King s’est donc lui-même chargé du script – protégeant ainsi sa « vision » originelle -, le très réputé Pablo Larraín a réalisé les 8 épisodes, dans ce style singulier et reconnaissable qui lui valut l’attention de la critique en 2016 pour "Neruda" et "Jackie", et les deux premiers rôles sont assurés par deux acteurs de premier plan, Julianne Moore et Clive Owen. Sans même parler de l’investissement en effets spéciaux pour rendre le monde paradisiaco-cauchemardesque de Boo’ya Moon, où se réfugie et se ressource l’écrivain Scott Landon, à la fois irréel et crédible !

King ayant manifesté depuis quelques années son intérêt pour les adaptations de ses livres en mini-séries, plus aptes selon lui à retranscrire leur complexité en une dizaine d’heures qu’un « simple film » de deux heures, on imaginait bien qu’il allait s’en donner à cœur joie avec cette adaptation, sans doute la plus « kingienne » de toutes celles réalisées à date ! Sans vouloir entrer dans les détails des modifications apportées au livre, finalement assez peu importantes, il suffit de dire que "Lisey’s Story" est très fidèle aux différents « sujets » du livre, depuis la complicité et l’intimité du couple qui passe par un langage qui lui est propre, jusqu’au mystère de la création artistique (d’où viennent les idées ? un sujet qui a toujours travaillé King), en passant par le plus évident, le lien, la plupart du temps bénéfique, parfois toxique, entre un auteur et ses lecteurs. Avec Moore et Owen pour incarner le couple Landon, "Histoire de Lisey" joue une fine partition psychologique et émotionnelle, d’ailleurs tout-à-fait dans le registre de Larraín, et nombre de scènes sont en effet délicieuses de tendresse, dans un registre mi-réaliste mi onirique qui fonctionne parfaitement. C’est néanmoins Dane DeHaan, très convaincant dans son rôle de psychopathe, qui emporte la palme de l’interprétation : les courts passages de violence physique à l’encontre de Lisey sont particulièrement cruels, voire traumatisants, et nous rappellent que Stephen King a toujours été très engagé contre les violences à l’encontre des femmes. On peut imaginer qu’il a particulièrement « soigné » cet aspect de "Histoire de Lisey" pour bien marquer les esprits, et c’est parfaitement réussi !

Ce qui empêche, à notre avis, la mini-série de fonctionner, ce n’est pas le monde de Boo’ya Moon, baroque mais finalement séduisant grâce à la grande beauté des images de Larraín, ce n’est pas l’excessive complexité des thèmes traités – même si les lecteurs fidèles de King s’y sentiront naturellement plus à l’aise que les novices… Non, c’est l’articulation entre la partie tendre, intime et douloureuse consacrée au couple, et le volet ultra-noir de l’enfance de Scott Landon, dans une misère profonde accentuée par la folie de son père, puis de son grand frère. Il y a quelque chose dans cette description outrancière qui fait qu’on ne croit jamais à cet enfer vécu par un enfant : et ce manque de crédibilité mine évidemment la totalité de la construction scénaristique, puisque cette enfance est censée être la source de toute l’inspiration de Landon, mais aussi les « origines du mal », de toute l’histoire en fait…

Même si l’on prend pas mal de plaisir devant "Histoire de Lisey", parce qu’on se laisse emporter par sa splendeur visuelle, toucher par son interprétation de haut niveau, même si l’on admet que les thèmes que Stephen King y traite sont passionnants, on ressort de là avec, une fois de plus, l’impression que ses livres sont finalement inadaptables – même par lui-même. C’est comme si le passage au cinéma – ou à la série TV – exacerbait tous les défauts bien connus de l’auteur – son goût pour la multiplication des détails psychologiques et comportementaux, son ambition démesurée en termes de complexité du récit.

Pour bien adapter King, il faut le trahir. Il faut se l’approprier. Kubrick a su le faire avec "Shining" pour réaliser un chef d’œuvre, et des pointures comme CronenbergCarpenter ou De Palma ont réussi à faire d’excellents films qui se nourrissaient de King pour alimenter leurs propres obsessions ("Dead Zone", "Christine", "Carrie"). Le problème ici n’est pas que Pablo Larraín n’était pas assez doué pour faire de même, mais plutôt que King a gardé le contrôle et ne lui a laissé aucune chance.