Major Grom Affiche

"Major Grom" est d’abord un comic book russe, qui décline aux couleurs locales les figures contemporaines du flic « hard boiled » et des super-héros tels que définis par la culture populaire US : peu connu dans nos contrées, il bénéficie pour la première fois d’une adaptation cinématographique sérieuse en long-métrage – il y a visiblement un budget conséquent et un solide professionnalisme à l’œuvre ici – avec ce "Major Grom : le Docteur de Peste" diffusé par Netflix. Bon, le titre français ne sonne vraiment pas très bien, et laisse craindre un nanar carabiné, ce que le film du quasi-débutant Oleg Trofim n’est clairement pas.

Le film, d’une durée comparable à celle de la majorité des blockbusters US actuels, et clairement excessive, nous raconte l’affrontement entre un policier de St Pétersbourg, brillant mais indiscipliné, rétif à toute idée de collaboration avec quiconque, et un mystérieux « justicier masqué », le Docteur de Peste, aux allures de Batman, qui a décidé de nettoyer la ville de la corruption dont elle souffre, et qui impacte cruellement la vie quotidienne du peuple russe. Un scénario classique mais malin, qui nous ménage un twist à mi-parcours qui n’est pas forcément original, mais relance l’intérêt d’un film, mû par une sorte d’enthousiasme juvénile, presque naïf, qui ne manque pas de charme.

Le tournage de nombreuses scènes d’action dans les rues de St Pétersbourg, ville magnifique et finalement peu vue au cinéma, offre plusieurs moments vraiment splendides. Au-delà des poncifs auxquels on s’attend avec ce genre de sujet (le flic implacable et violent, mais secrètement blessé, qui va retrouver confiance en l’autre, le grand méchant psychopathe façon Joker…), au-delà du style cinématographique outrancier mais énergique qui louche vers dans la direction d’un Guy Ritchie ou d’un Vince Vaughn, au-delà d’un humour sans doute « local » dont on peinera parfois à saisir les nuances, et surtout au-delà de défauts qui sont ceux d’un réalisateur novice probablement un peu dépassé par l’ambition de son film et voulant souvent en faire trop, "Major Grom : le Docteur de Peste" se révèle vite très intéressant…

… Oui, "Major Grom : le Docteur de Peste" nous parle finalement mieux que les articles de presse de la réalité actuelle d’une Russie faisant face aux mêmes défis, et donc aussi aux mêmes maux que l’Occident, seulement exacerbés par les caractéristiques culturelles et politiques locales : cette société à deux vitesses, entre une « élite » qui s’enrichit de plus en plus, et un peuple abandonné par les institutions, cette énergie de la jeunesse qui cherche de nouvelles voies, cette résistance et cette peur du changement de la population qui conduit à l’affrontement, qu’ont-elles de fondamentalement différent de ce que nous connaissons, nous ? Alors oui, il y a bien, en plus, les dérives autoritaires du système politique (personnalisées par le très drôle et très inquiétant inspecteur de police envoyé par Moscou pour veiller au grain…), la prolifération d’une petite criminalité ultra-violente, l’ombre de mafias toutes puissantes qui plane partout… la vérité d’une Russie que Poutine et son équipe tentent de dissimuler au monde, mais dont on devine ici sans difficultés les contours inquiétants derrière les péripéties d’un récit certes très codifié, mais clairement en prise avec le vécu quotidien des Russes.

On peut d’ailleurs s’étonner un temps de la « liberté » avec lequel le film représente les vices des institutions russes, corrompues, incompétentes, inhumaines souvent, et le besoin de changement du peuple, qui mènera ici à une révolte violente, à une véritable insurrection. Néanmoins, quand le film se conclut, on réalise qu’il est finalement bien respectueux vis-à-vis des doctrines du gouvernement : le mal, ce sont les oligarches – ennemis de Poutine -, et il est important que le peuple russe ne se laisse pas aller à croire en une révolution inefficace qui serait d’ailleurs vite réprimée, mais qu’il ait confiance dans son gouvernement qui travaille pour améliorer les choses…

Finalement, cette conclusion lénifiante paraît beaucoup plus invraisemblable que les exploits athlétiques de l’infatigable Major Grom ou bien que les crimes du Docteur de Peste !