The_Raven

"The Raven" est l'album des Stranglers (première période) qui me pose le plus de problèmes, alors que c'est clairement l'un des disques favoris du groupe comme des fans : l'abandon des aspects les plus punks du groupe, s'il était clairement pertinent en 1979, alors qu'explosait une new wave qui soit mettait les claviers et les mélodies pop en avant, soit privilégiait les ambiances sombres, m'avait déçu. Et quelque part, je ne me suis jamais remis de cette déception, et j'en ai toujours voulu à Messieurs BurnelCornwellGreenfield et Black pour ce virage. Même si je reconnais complètement que les Stranglers sont devenus un groupe plus important encore grâce à cette OUVERTURE de leur musique (d'ailleurs déjà entamée largement sur "Black & White"...).

Car, derrière ce message fort envoyé par son titre, sa pochette (privilégier la version 3D si possible...), et la chanson éponyme, d'un groupe ayant trouvé sa direction et y allant 'toutes voiles dehors" - rappelons que le corbeau guidait les drakkars des navigateurs normands -, "The Raven" est surtout un album d'ouverture. D'ouverture au monde, d'abord (entamée elle aussi avec l'album précédent) : ayant voyagé beaucoup en Europe et dans le monde entier grâce à leur succès (et peut-être aussi refroidis par l'hostilité systématique des médias anglais à leur encontre) les Stranglers se dépouillent de leur "anglicité" et se déclarent "européens", et traitent désormais dans certaines de leurs chansons de sujets "politiques" globaux, des problèmes sociaux aux US ("Dead Loss Angeles") à la révolution iranienne sur laquelle ils s'interrogent ("Shah Sha A Go Go").

Mais c'est l'ouverture musicale qui est la plus stupéfiante ici, puisqu'elle se fait avec une volonté rare de conjuguer expérimentation tout azimut (là encore, héritée de "Black & White") et efficacité pop (les mélodies de "Baroque Bordello" ou de "Duchess" laissent entrevoir les "tubes" des futurs albums...) : Burnel et Cornwell se sont mis à chanter, pas toujours juste il est vrai, au lieu de simplement vociférer, les claviers sont omniprésents avec des sons nouveaux amenés par des instruments récents, les guitares et la basse sont en retrait, mais surtout l'inventivité rythmique et structurelle des morceaux est littéralement stupéfiante. Comme si les Stranglers avaient voulu prouver que, une fois sortis des "égouts" du punk rock, ils étaient des musiciens hors pairs : il y a même quelque chose du "prog rock" dans cet album, comme dans le final, assez ébouriffant, il faut l'admettre, de l'album avec "Genetix"...

Sans le fidèle Martin Rushent à la production, le groupe avait décidé de faire le boulot tout seul avec la seule aide de leur ingénieur du son, et cela explique aussi largement la déception ressentie à la première écoute, avec un son beaucoup moins impressionnant, moins puissant que sur les trois albums précédents, qui semblent du coup appartenir à une autre époque, désormais révolue. Bien sûr, sur scène, le groupe continue à ne pas être particulièrement tendre, et "Nuclear Device", en version live, deviendra un incontournable.

Mais, plus encore que la chanson très "classique" sur l'héroïne - que les musiciens expérimentaient alors - qu'est "Don't Bring Harry", c'est "Meninblack", bizarrerie pas très plaisante avec sa voix déformée et son obsession vaguement conspirationniste pour les OVNI, que l'on aurait dû remarquer : car, contre toute attente et contre toute logique "commerciale", les Stranglers allaient décider de creuser cette voie-là...

PS : "The Raven", à ma grande surprise, fut un gros succès critique (même en Angleterre) et commercial à sa sortie. No more heroes ?