Lëd

Il y a malheureusement beaucoup de lieux sur terre qui peuvent être en compétition pour le titre du pire endroit pour vivre, mais il semble qu’il sera difficile de faire mieux que Norilsk en Sibérie, ville-prison (ou presque, seul le FSB peut décider qui entre et qui sort…) créée autour de la plus grande mine de nickel au monde : niveau de pollution battant tous les records (la ville polluerait plus que la France tout entière !), espérance de vie fortement réduite pour les habitants, températures extrêmes puisqu’on est à l’intérieur du Cercle Polaire, sans même parler de toutes les joyeusetés désormais bien connues de la vie au sein de la société russe sous la botte du Tsar Poutine.

 Utiliser la ville de Norilsk comme décor pour un polar est évidemment une idée excitante, mais Caryl Férey ne s’en est pas contenté : il a réussi à aller voir sur place pour comprendre comment on pouvait vivre (survivre) dans un tel environnement, ce qui confère à son dernier roman, Lëd, une vraisemblance absolue, et une brutalité effarante. Au point que, du coup, on peut même se dire que l’idée n’était pas si bonne que ça, car le lecteur est beaucoup plus intéressé par la description que fait Férey des conditions de vie extrême des personnages que par l’intrigue policière, qui semble des plus « légères » (le corps d’un autochtone éleveur de cerfs est retrouvé à l’occasion de l’effondrement d’un toit d’immeuble lors d’une tempête cataclysmique, un flic plutôt primitif, mais honnête, enquête…).

 Oui, dans Lëd, on se sent immédiatement en empathie avec les personnages, tous soigneusement croqués par Férey, et tous crédibles en dépit de leurs singularités qui, dans un autre contexte, pourraient sembler exagérées, mais passent ici comme une lettre à la poste : on ne marche pas, on court, et on n’arrête pas une seconde trembler pour Gleb, l’Appolon photographe spécialiste des explosifs et… homosexuel (un crime dans cette Russie-là !), pour Ada, styliste de mode pour elle-même, vierge à 24 ans qui ne résiste que grâce à la musique de Bowie période berlinoise (les paroles de chansons de Low et de Heroes lui servent de contrepoint et de manuel de survie face à l’horreur du monde), et pour tous les autres, parents, amis, ennemis même. On sait bien que tout, et surtout des choses atroces peut leur arriver à tout moment… et bien sûr, comme on est dans un roman noir de noir, tout cela leur arrive.

 Dans la dernière partie, Caryl Férey réussit à reprendre le contrôle de son polar et du lecteur par le même coup, et nous réserve une dernière centaine de pages qui pourraient sonner plus « classiques » si on n’avait pas pataugé avant dans des fleuves de boues toxiques, et qui s’avèrent une réussite.

 Lëd n’est pas tout-à-fait exempts de petits défauts : on regrettera une accumulation de coïncidences qui permet à Férey de concentrer exagérément l’action sur une poignée de personnages tous reliés entre eux, ou encore l’apparition au cours du récit d’un « monstre » un peu inutile. Mais ces quelques scories sont insignifiantes par rapport à la force du récit, aux visions apocalyptiques que Férey sait créer sans abuser de lyrisme excessif, comme beaucoup de ses confrères dans le polar (au contraire, il y a aussi beaucoup d’humour qui se dégage de son travail d’écriture), et, on l’a dit, à la belle vérité humaine de ses protagonistes.

 Lëd est un livre marquant, une lecture parfois accablante, et risque de rester l’un de vos grands souvenirs pour l’année 2021. Cerise sur le gâteau, Lëd est aussi un livre « rock’n’roll », car l’une des meilleures manières d’oublier la dureté d’une vie aussi extrême, c’est bien sûr de jouer du punk rock ou de hurler en chœur sur des chansons d’AC/DC !