Sparks Annette

La discographie de Sparks, riche en merveilles (Kimono My HouseNo 1 in HeavenLi’l BeethovenA Steady Drip  Drip Drip, par exemple) comme en disques salement ratés (Big BeatIntroducing Sparks…), comporte aussi son lot d’aberrations, et il faut bien admettre que ce sont peut-être ces morceaux, ces albums entiers vraiment bizarres qui sont finalement les plus caractéristiques du génie musical particulier des Frères Mael. La mauvaise nouvelle avec la parution de Annette, BO du film de Leos Carax, dont l’histoire a été inventée par Sparks, qui en ont évidemment aussi composé la musique, c’est que nous ne sommes pas en face d’un chef d’œuvre, et qu’il y a plusieurs passages qui, au bout de quatre ou cinq écoutes, restent difficiles à avaler. La bonne, c’est que voilà définitivement, et même en tenant compte du fait que c’est une BOF que nous avons entre les mains, et pas un véritable album du groupe, une bizarrerie flamboyante de plus à leur actif.

Bien entendu, sans avoir vu le film de Carax – que l’on imagine largement chanté par les acteurs, vu ce qu’on entend ici -, l’écoute de l’album propose un jeu de piste assez stimulant : les morceaux, présentés comme une « sélection d’extraits de la bande sonore du film », racontent des passages de l’histoire d’Annette, que nous tenterons forcément de reconstituer à partir des fragments dont nous disposons ici. Du coup, il est permis de penser que notre opinion sur Annette, l’album, pourra changer de manière significative après le visionnage d’Annette, le film.

Arrivés à ce point, il vaut mieux prévenir le fan de Sparks (… et de Rock) : le Rock est quasi-complètement absent ici, laissant la place à la comédie musicale, à l’opérette, voire à l’opéra, et le style mélodique habituel de Ron Mael, si reconnaissable, n’apparaît plus qu’en filigrane ; quant à la voix de Russell Mael, marque de fabrique de Sparks, elle est largement aux abonnés absents une fois passée l’introduction de l’album (So May We Start, qui démarre en « vraie chanson de Sparks » avant de partir vers autre chose…), même si elle illumine la chanson la plus « classique », la plus belle aussi, She’s Out of this World, et elle structure le morceau choral Six Women Have Come Forward… Par contre, l’esprit de Sparks – ou de Ron Mael ? – plane largement sur la totalité de cette BO, que ça soit dans la bizarrerie presque inquiétante de certains passages (I’m an Accompanist, récité par Simon Helberg) ou dans d’indéniables excès de lyrisme qui alourdissent la dernière partie de l’album, heureusement compensés par l’habituelle sûreté mélodique de Ron (Sympathy for the Abyss).

Vocalement, on a droit à une succession d’interprètes, des plus professionnels au plus amateurs : Catherine Trottman, la célèbre mezzo-soprano, fait magnifiquement son boulot sur l’opératique Aria, Mario Cotillard est régulièrement impeccable (Girl from the Middle of Nowhere), mais c’est Adam Driver qui attire vraiment l’attention sur lui, comme en général à l’écran : son amateurisme surprend au début, presque agréablement (We Love Each Other So Much), et on s’habitue très vite à sa voix tellement reconnaissable, qui délivre des émotions fortes comme par exemple la dépression de All the Girls ou mieux encore la crise de rage de You Used to Laugh : il s’agit là peut-être du moment le plus ébouriffant de Annette, celui où la folie baroque de Ron Mael rencontre le génie d’un grand acteur, et tout le projet semble se mettre en place de manière spectaculaire (et le fait que le « Problems » rugi par Driver à la fin puisse renvoyer à la chanson du même nom des Sex Pistols est un joli clin d’œil…).

Entrer dans Annette, la BOF, demande indiscutablement certains efforts, et des écoutes répétées de la part des fans habituels de Sparks, et l’album n’est pas exempt de passages moins passionnants (We’re Washed Ashore, qui nécessite certainement pour faire sens les images de Carax). Il est néanmoins l’un des OVNI musicaux les plus étonnants de cette année : on n’en attendait pas moins de Sparks.