The Sparks Brothers Affiche

Avec plus de 50 ans d’existence, 25 albums studio au compteur, une fan base mondiale – mais principalement européenne – sinon fanatique mais au moins passionnée, et d’occasionnels succès commerciaux – parfois colossaux, d’ailleurs -, Sparks, c’est-à-dire Ron et Russell Mael, méritaient certainement qu’un documentaire leur soit consacré. Que cela soit Edgar Wright, réalisateur anglais notable, auréolé de nombreux succès, créateur de plusieurs films-culte avec ses compères Simon Pegg et Nick Frost, qui s’y soit collé est une excellente nouvelle, tant on connaît la culture « rock » de Wright et son énergie débordante. Que "The Sparks Brothers" sorte sur les écrans français quelques semaines après que "Annette", la comédie musicale de Sparks réalisée par Leos Carax, ait été récompensée à Cannes, est un excellent timing : alors que Ron et Russell ont respectivement 75 et 72 ans, leur astre semble briller en 2021 plus fort que jamais… avant une prochaine éclipse, peut-être, les Frères Mael étant connus – et c’est d’ailleurs LE sujet du film de Wright – pour aller toujours voir ailleurs s’ils n’y sont pas, et prendre systématiquement le contre-pied des attentes du public.

"The Sparks Brothers" est long, très long : 2h20. De quoi plonger les non-fans dans l’ennui, malgré l’inventivité visuelle dont Wright fait preuve tout au long du film, avec un flux continu d’images drôles, surprenantes, de collages, d’animations bricolées, de références artistiques partant dans tous les sens. De quoi réjouir les fans, car Wright prend le temps de détailler chaque étape de la carrière des Frères Mael, en suivant scrupuleusement la voie tracée par leurs albums, qui sont ici présentés un par un en ordre chronologique… Les plus hardcore d’entre nous déploreront toujours quelques lacunes dans le travail titanesque réalisé par Wright, comme – pour les Français – l’absence de la collaboration très réussie avec les Rita Mitsouko (une photo dans le générique de fin, c’est tout) ou le fait que la surprenante – et unique – tournée de Sparks en duo ("Two Hands, One Mouth") en 2012 ait été passée, sous silence alors qu’un album officiel en ait été tiré…

La grande qualité de "The Sparks Brothers" réside dans l’enthousiasme dont témoigne Wright, qui remplit le film d’une sorte d’allégresse amoureuse, rendant de nombreux passages à proprement parler enthousiasmants : on ne vient pas voir "The Sparks Brothers" pour une analyse froide et objective de l’importance historique d’un groupe hors du commun (car Sparks l’est totalement, hors du commun…), on est là pour partager notre amour envers ces deux musiciens, et envers leur musique étrange. Et ça marche…

Maintenant, on peut déplorer que Wright se risque très peu dans les « zones d’ombre » de l’histoire de Sparks, et nous en révèle finalement peu (pas du tout ?) sur QUI sont réellement les Frères Mael. La bonne idée d’interviewer surtout les musiciens, producteurs, collaborateurs, roadies, etc. qui ont accompagné le groupe à chacune de ses métamorphoses, permet quand même d’introduire une certaine « gêne », qui s’avère bienvenue : quasiment tous cachent mal leur déception d’avoir été à un moment ou à un autre « laissés sur le côté de la route », sans remords ni regrets, par Ron et Russell, qui ne semblent jamais avoir eu d’états d’âme quand il s’agissait de préserver leur « vision artistique » et l’avancée de leur musique. On aurait, dans la même veine, aimé en savoir plus sur la fin de la belle aventure FFS, qui ne se serait pas terminée aussi bien qu’elle avait commencée : Alex Kapranos reste droit dans ses bottes, narrant les anecdotes (déjà connues) du début de la collaboration… mais aucune question ne lui sera posée – ou du moins ne sera incluse dans le film – sur « l’après ».

De la même manière, la vie personnelle – amoureuse en particulier – des Frères reste toujours hors champ, en dehors de quelques commentaires de la GoGo’s Jane Wieldin, qui parle de sa liaison avec Russell (tout en avouant que Ron lui plairait plus désormais…), et évoque le succès du chanteur auprès de la gente féminine. Même si on n’est pas là pour découvrir des ragots, The Sparks Brothers nous dépeint finalement deux personnages qui n’ont pas grand-chose d’humain. Et ce manque d’humanité – et donc d’émotion (quelques secondes de larmes de la part d’une proche quand elle fait allusion aux dures années de galère avant le grand retour en grâce de "Gratuitous Sax & Senseless Violins", et c’est tout !) – pointe la limite de l’exercice. Ou, inversement, témoigne d’un angle mort très signifiant.

Quand, dans la dernière partie du film, Wright filme la routine quotidienne de Ron et Russell à Los Angeles (un petit café toujours à la même table du même bar, et puis au boulot jusqu’à la nuit…), quelque chose d’assez effrayant se dessine : sans femmes dans leur vie, sans enfants, sans rien d’autre que la Musique (sous des formes différentes, certes), Ron et Russell Mael ne sont-ils pas monstrueux, eux qui ne semblent avoir vécu, ne vivent encore, que pour créer, créer, encore créer ?

Dans une toute dernière pirouette, Ron, Russel et Wright concluent le film par quelques plaisanteries. Mais à ce moment-là, glacés d’admiration et d’effroi, avons-nous encore le cœur d’en rire ?