La Nuée affiche

On a déjà chanté les louanges ici du nouveau cinéma « de genre » français, qui sait ne pas renoncer aux ambitions auteuristes si particulières à notre pays, tout en exploitant ce qu’il y a de plus intéressant dans des thèmes fantastiques, de SF, voire d’horreur. On a ainsi célébré, tour à tour, au fil des années, les succès notables de films aussi divers que "Grave" de Julia Ducournau, "l’Heure de la Sortie" de Sébastien Marnier, ou encore "La Dernière Vie de Simon" de Léo Karmann. Ce mois-ci, avec la réouverture des salles, on peut enfin découvrir les films qui auraient dû figurer à l’édition 2020 – annulée – du Festival de Cannes, et en particulier ce "La Nuée" de Just Phillippot (il s’agit de son premier long-métrage…) qui fait un buzz assez fort un peu partout.

"La Nuée", pour en faire un résumé forcément réducteur, c’est le malaise de l’agriculture française qui rencontre le vertige de l’horreur corporelle cronenberguienne, sous l’accoutrement du film catastrophe animalier, dont les références iraient des "Oiseaux" de Hitchcock à "Phase IV" de Saul Bass. Car dans "la Nuée", tout est angoisse : des lendemains qui déchantent du fait de l’endettement de nos petites entreprises (qui connaissent la crise !), des sauterelles destinées à devenir de la farine de protéines qui, nourries au sang, deviennent de plus en plus gourmandes, une jeune femme qui pète les plombs au point d’offrir ses plaies ouvertes à l’appétit des petites bêtes. Il y a aussi un conflit familial ordinaire, avec un deuil du père qui, décidément, ne se fait pas, il y a des lycéens qui se font cyber-harasser, il y a un vigneron passionné qui déplore que son amour du vin reste incompris, et encore pas mal d’autres choses… Il y a avant tout la France « profonde » (comme une plaie ?) qui souffre, et aussi la psyché qui déraille, le tout dans une ambiance qui devient de plus en plus apocalyptique au fur et à mesure que le film avance et s’assombrit. Un beau programme…

Er ce d’autant plus que la « soudure » entre le film social et l’horreur gore qui monte est quasi invisible, au point que les différents plans, politiques, mentaux, symboliques même (puisqu’il n’est pas interdit de lire en filigrane la condamnation d’un système économique qui vampirise ses acteurs !), etc. coexistent avec un naturel qui laisse pantois. Qualité de l’écriture du scénario qui arrive à tisser tous ces fils sans en perde aucun (même si, en 1h40 seulement, on comprend que tout ne soit pas aussi approfondi que l’on aurait aimé) ; intelligence de la mise en scène qui sait en montrer juste assez pour que l’horreur devienne insoutenable, en exploitant parfaitement des effets spéciaux que l’on n’imagine pas forcément dispendieux ; justesse de l’interprétation de Suliane Brahim et de Sofian Khammes, qui trouvent la vérité humaine de chaque scène, même dans un contexte fantastique de plus en plus puissant… Une belle réussite, donc que cette Nuée…

… dont on sortira néanmoins fortement éprouvés, déboussolés, presque défaits, ce qui en fait un film à recommander aux spectateurs les plus… avertis, comme on disait autrefois. Mais cet inconfort profond qu’il sait générer n’est-il pas la preuve qu’on est face ici à un vrai geste de Cinéma ? Que « le genre », bien compris, maîtrisé, peut encore produire une expérience aussi « extrême », aussi intelligente que déstabilisante ?

En tous cas, on parie que vous n’écouterez plus le crissement des sauterelles de la même manière après avoir vu "la Nuée".