The Underground Railroad Affiche

Pour apprécier pleinement "The Underground Railroad", l’adaptation du célèbre roman de Colson Whitehead, qui a reçu de nombreux prix aux USA, il convient, si l’on ne l’a pas lu, d’être prévenus : loin d’être un roman historique réaliste, "The Underground Railroad" suit régulièrement le chemin de l’uchronie. Et cette démarche, apparemment bien reçue aux USA, reste largement perturbante pour nous, Européens, qui croyons encore que pour qu’une œuvre politique, voire militante, puisse être crédible, elle doit se tenir au plus près de cette réalité historique qu’elle entend pointer, puis dénoncer…

Non, il n’existait pas de chemin de fer sous-terrain au XIXème siècle dans le Sud « antebellum » (soit avant la Guerre de Sécession) pour permettre l’évasion des esclaves en fuite, juste un réseau de belles âmes qui aidèrent les fugitifs parce que leur sens de l’humanité ne pouvait accepter le traitement ignoble qui était réservé à ceux-ci dans les plantations. Non, Griffin n’est pas une ville réelle de Caroline du Sud, et le « gratte-ciel » appelé ici Griffin building, où l’on nous raconte que furent conduits des programmes « scientifiques » de stérilisation et d’extermination « médicalisée » des noirs est – heureusement – un pur symbole. Du coup nous ne sommes pas certains du tout de l’existence réelle de cette communauté religieuse intégriste de Caroline du Nord massacrant « nègres » et les remplaçant par des Irlandais comme esclaves. Et nous en arrivons à douter de la réalité de cette scène – pourtant dévastatrice dans l’avant-dernier épisode du massacre d’une « ferme noire » dans l’Indiana…

Bref, il n’est pas facile pour nous de nous sentir à l’aise avec le récit proposé par "The Underground Railroad" : fondamentalement, comment nous révolter contre les horreurs qui nous sont montrées ici, si nous ne savons pas si ce que nous voyons a existé ou est seulement le résultat de l’imagination d’un écrivain ? On a affaire ici au même problème « éthique » qui nous interpelle face à un "la Vie est Belle" de Benigni fictionnalisant les camps de la mort…

Ceci posé, et ce n’est pas pour nous une mince affaire, il faut reconnaître que Barry Jenkins, un jeune réalisateur célébré depuis son magnifique "Moonlight", livre un travail formellement extraordinaire dans cette série à gros budget produite par Amazon Studios. Tout dans "The Underground Railroad" crie « attention, cinéma d’auteur ! », bien loin du standard des séries TV auxquelles nous sommes désormais habitués. L’ampleur de la mise en scène, la beauté des images, la sûreté de la direction des acteurs, l’incroyable vitalité de la bande son qui participe pleinement à la création de sensations et de sentiments bouleversants (et ce, sans recours à beaucoup de musique, ce qui est une bénédiction), l’attention portée aux visages, aux gestes, à l’être humain… tout cela est proprement stupéfiant. On regrettera seulement le choix de ne pas avoir recours à des éclairages artificiels pour les – nombreuses – scènes nocturnes ou souterraines, une décision qui rend difficilement lisibles certains passages de la série…

On a très envie de dire que Barry Jenkins se positionne ici comme un digne héritier de Terrence Malik, avec une différence de taille : Jenkins est passionné par l’être humain, et non par d’hypothétiques forces naturelles ou divines. Son cinéma est viscéralement empathique, terriblement prosaïque. Grâce à son talent, "The Underground Railroad" transcende les problèmes posés par son matériau, et transforme l’épopée de Cora, jeune esclave fuyant les tortionnaires de la plantation où elle est née et d’où sa mère a disparu, et tombant de Charybde en Scylla au cours de son périple à travers le Sud des USA, en expérience cinématographique majeure.