Aladdin Sane

En guise d'introduction :
A l'époque, en 1973, un ami avait qualifié Bowie sur cette image d'"insecte", et, même si mon admiration pour Bowie en avait été quelque peu blessée, il avait raison : "Aladdin Sane" parle de métamorphose douloureuse, de carapace brillante portée sur une chair blème, de vie éphémère toute dédiée à la cruauté et à l'infamie. Bowie y pousse le Ridicule jusqu'à l'Art, et devient l'emblème de l'ambition du Rock à marquer son temps.

Et maintenant... :
On est en 73, et Bowie est devenu une star absolue en Grande-Bretagne, grâce à son brillant doublé de chefs d'œuvre, "Hunky Dory" et "Ziggy Stardust". Il est l'une de ces rares personnes uniques qui vont profondément changer la société de leur époque, dans son cas en rendant admissible, voire classe, l'homosexualité et la bisexualité, ce qui ne paraît rien aujourd'hui mais fut un séisme à l'époque.

Il convient néanmoins d'étendre ce succès au monde, ce qui est le plan de son nouveau et redoutable manager, Tony de Fries, et "Aladdin Sane" (jeu de mot malin avec "a lad insane", un mec cinglé...) a été conçu pour être énorme. Ce qui sera bien sûr sa plus grande qualité - voilà un album qui "envoie", qui impressionne - et son plus gros défaut - quelque chose s'est perdu par rapport à ses 2 prédécesseurs. Car "Aladdin Sane" est le premier album de Bowie qui dépasse sa fascination pour Lou Reed et Dylan et lorgne vers les USA : des sonorités blues et soul çà et là, et voilà un disque presque "stonien". Et ce n'est pas le clin de l'œil de la reprise du "Let's Spend the Night Together" qui va contredire cette nouvelle orientation...

Mais, et même si "Aladdin Sane" n'a clairement pas autant de grandes chansons que ces prédécesseurs, c'est aussi le disque qui permet à Bowie de dévoiler certaines de ses obsessions qui vont nourrir son œuvre : l'avant-gardisme (le piano inspiré de Mike Garson, adjonction géniale aux Spiders from Mars, sur la chanson-titre) et le cabaret (l'intro de "Time", mais aussi la sublime conclusion de "Lady Grinning Soul"). C'est l'album qui préfigure la transformation qui commencera avec "Diamond Dogs", et qui abandonne les oripeaux "glam", qui ne subsistent ici que sur "Drive-In Saturday" (chanson trop compliquée qui ne restera pas dans les charts très longtemps), "The Prettiest Star*" (joli morceau entraînant mais un peu inconsistant) et surtout la majestueuse "Time", sommet absolu de l'album, dernière apparition du jeune Bowie que l'on a connu jusque là...

... Et qui va se métamorphoser peu à peu en quelque chose que le Rock n'a encore jamais connu. Mais ce n'est déjà plus l'histoire de "Aladdin Sane".