David Copperfield affiche

Si l’on pense que "David Copperfield" de Charles Dickens est l’un des livres les plus importants de la littérature du XIXè siècle, on peut s’amuser du fait que le titre du film "L’histoire personnelle de David Copperfield" nous fasse immédiatement penser que nous allons assister à un biopic sur la vie d’un magicien contemporain célèbre : O Tempora, O Mores !

Mais passée notre surprise de nous retrouver devant un film d’époque « à costumes », nous ne sommes pas au bout de notre étonnement : d’abord en réalisant que c’est l’excellentissime Dev Patel qui incarne David Copperfield, et ce, à tous les âges une fois passée la plus tendre enfance, annonçant une approche « woke » qui va forcément amener des situations étonnantes (mais finalement moins problématiques que dans une série aussi médiocre que "la Chronique des Bridgerton")… On est ensuite débordé par l’énergie folle que mettent les acteurs – tous fantastiques, il faut le souligner d’emblée, parce que l’interprétation sera le facteur qui va permettre au film de triompher de ses propres défauts – à interpréter, et donc renouveler des personnages devenus archétypaux.

La mise en scène de l’écossais « excessif » Armando Iannucci, déjà remarqué pour son "In the Loop" et surtout son "La Mort de Staline", est d’une inventivité constante, et contribue à ce sentiment de « jamais encore vu » qui rafraîchit – sans le dénaturer – le roman autobiographique de Dickens. Reste que ce style baroque et extraverti, louchant du côté de Terry Gilliam ou de Danny Boyle, ne sera pas forcément du goût de tout le monde, et que la cavalcade ininterrompue que représente le fait de condenser la quasi-intégralité du roman de Dickens en deux heures de film s’avère un tantinet épuisante : l’accumulation colorée, bavarde et bruyante de péripéties facilement outrancières – on pense par exemple aux délires « monarchiques » de Mr. Dick qui fonctionnent surtout grâce au charisme bien connu de Hugh Laurie – crée un sentiment de superficialité amusante qui joue quand même au détriment de la complexité d’une histoire dont on connaît la richesse thématique…

Il faut souligner combien cette audace formelle dans l’approche d’une « œuvre du patrimoine » constitue un risque, et il est difficile de ne pas admirer le travail de Iannucci et de sa brillante troupe d’acteurs : la création d’un Ben Whishaw pour son personnage emblématique de Uriah Heep est d’une grande finesse, qui rattrape partiellement certaines béances du scénario, surtout dans la seconde partie du film ; à l’inverse, l’éblouissement qu’on ressent dès la scène d’introduction du film face à l’excentricité explosive de Tilda Swinton peut au contraire effacer le personnage originel créé par Dickens, et donc devenir source d’irritation pour un amateur averti du livre de Dickens.

Mais c’est surtout au niveau de son scénario que Iannucci se tire une balle dans le pied : si le traitement des années d’enfance de Copperfield, en allégeant les aspects misérabilistes du roman, est une réussite, il rate largement la deuxième heure de son film, là où nombre de spectateurs se plaignent qu’on « décroche. En accélérant la narration, en simplifiant à outrance certaines péripéties essentielles de l’histoire, comme la traque de Steerforth disparu en emmenant Emily avec lui, comme l’erreur de l’engagement de Copperfield avec Dora Spenlow, et surtout comme la découverte des malversations d’Uriah Heep qui conduiront à sa chute, Iannucci déréalise excessivement son histoire pourtant extraordinaire, et nous la rend presque anodine. Ce qui est quand même un comble pour une épopée « dickensienne » !

Ce n’est toutefois pas à notre avis une raison suffisante de passer à côté de ce film singulier et ambitieux, qui, même inaccompli, offre de beaux moments pleins de charme et d’énergie. Et prouve que Dickens reste formidablement pertinent au XXIè siècle.