Antidisturbios affiche

Il faut bien reconnaître que l’Espagne, longtemps en retard en termes de cinéma national, une fois sorti de quelques génies incontournables (BuñuelSauraAlmodovar, pour faire simple), est en train de se positionner mine de rien comme l’un des pays européens où la création cinématographique et télévisuelle est la plus dynamique, en conciliant de mieux en mieux, comme on rêve de le faire en France, approche populaire et ambitions artistiques. "Antidisturbios", la dernière série de Movistar+, est considérée comme la meilleure œuvre télévisuelle de l’année, et ce d’autant qu’on retrouve aux commandes l’excellentissime Rodrigo Sorogoyen ("Que Dios nos perdone", "El Reino", "Madre"…) et sa proche collaboratrice et co-scénariste Isabel Peña

Comme dans les meilleurs polars du couple Sorogoyen – Peña, on retrouve dans "Antidisturbios" un mélange détonnant de réalisme social, de critique politique virulente (encore une fois, mais c’est un sujet inépuisable dans ce pays qui est aussi corrompu que l’Italie…) et de tension typique des plus grands thrillers internationaux. Le sujet est brûlant – les violences policières + la corruption de la police et de la justice, pour faire simple -, et on rêve (… et on risque d’en rêver encore longtemps…) de séries TV françaises se coltinant ce genre de propos !
Le premier épisode de la série – "Osorio" – peut même prétendre à être ce que l’on a vu de plus impressionnant – et de plus pertinent - dans le genre en 2020 : une évacuation d’appartement squatté dans Madrid, réalisée par les « CRS » locaux, qui dégénère méchamment et se termine par une « bavure » fatale, voilà bien un sujet qui nous touche, nous Français ayant assisté impuissants à ce genre de choses depuis bien trop longtemps. C’est tout simplement magistral de tension, d’intelligence dans la narration, et de crédibilité.

Si la série a un problème, c’est qu’elle ne va plus jamais atteindre le même niveau durant les 5 épisodes suivants, ce qui condamne le spectateur à une certaine déception. Ce serait néanmoins injuste de condamner, ou pire, de négliger "Antidisturbios" pour ça, parce que le script hyper-intelligent, sans dédouaner pour autant l’équipe de policiers responsable du drame, va aller chercher ailleurs les racines d’une situation dont les protagonistes ne sont que des pions. Pour faire simple, derrière la tragédie vécue par « les petites gens » (un migrant clandestin dont le voyage se terminera dans une cour madrilène, des policiers « de base » dont la vie bascule et qui vont tout perdre), il y a, comme souvent (comme toujours ?) l’enrichissement d’une poignée de puissants qui profitent du chaos général.

"Antidisturbios" mène donc en parallèle l’enquête de Laia, la jeune inspectrice des Affaires Internes de la police, qui va peu à peu en découvrir beaucoup (trop ?) sur les pratiques de pontes de la police et de la justice, et la description minutieuse de l’effondrement – psychologique, familial, professionnel - des différents policiers impliqués. La beauté du script est de ne jamais être « à charge », chacun se révélant tour à tour sympathique, touchant, abject, ridicule, ce qui nous oblige à changer en permanence d’opinion sur les personnages de la série : les aimons-nous ? les détestons-nous ? les deux sans doute… parce qu’ils nous ressemblent beaucoup !

En tête d’affiche, Vicky Luengo, vue récemment dans "Chez Moi", est parfaite : ambigüe, fascinante, touchante, irritante, souvent surprenante, bouleversante finalement, elle est une personne « vraie » avant d’être une héroïne de polar. La superbe scène d’introduction – une partie de Trivial Pursuit en famille – expose d’emblée la personnalité déterminée de la jeune policière, en opposition à un monde qui la juge (et la condamne par avance)… La plupart de ces compliments peuvent être réitérés à propos de la plupart des acteurs, qui contribuent largement à la réussite d’une série qui ne se contente pas d’aligner des scènes de thriller à haute tension, mais consacre chacun de ses chapitres à explorer les réactions de l’un des personnages face à la crise créée dans sa vie.

On pourra regretter un final frustrant, certes réaliste politiquement et humainement, mais rapidement conté à travers des ellipses temporelles qui passent un peu vite sur l’évolution de certains personnages et leur destin. Pour une fois, 8 épisodes n’auraient pas été de trop…

Les producteurs, satisfaits du résultat du travail – très cinématographique, il faut le reconnaître -, de Sorogoyen, qui met en scène lui-même 4 des 6 épisodes, considèrent la possibilité d’une seconde saison… à condition de trouver un sujet aussi intéressant. Dans le chaos social et politique où se trouve l’Espagne, ce ne devrait pas être trop difficile…