Woodstock affiche

Il y a une scène marquante dans "le Survivant" ("The Omega Man", film de 1971 de Boris Sagal) : Charlton Heston, unique rescapé "sain" d'une pandémie qui a transformé l'humanité en zombies / vampires, regarde "Woodstock", seul (évidemment !) dans une salle de cinéma, et pleure. De mélancolie, de regret, devant ses images d'une jeunesse qui croyait encore très fort en l'avenir et en la possibilité de changer le monde en quelque chose de plus humain, de meilleur. Regarder "Woodstock" alors que 2020 cède la place à 2021, sans grand espoir de changement, c'est être exactement à la place du personnage joué par Heston. Difficile de ne pas pleurer en contemplant ces rêves désormais brisés, devenus presque tristement "ridicules", cette énergie bouillonnante d'une jeunesse qui, loin de créer une nouvelle société plus jeune, a largement participé à l'avènement de tous leurs cauchemars de l'époque. Regarder "Woodstock" est une extraordinaire expérience émotionnelle, ce qui prouve bien que Michael Wadleigh a parfaitement réussi dans sa mission de documentariste, en capturant avec précision - et bien vaillance - ce qui a fait la beauté, la spécificité d'une époque.

"Woodstock" est un film brillant d'intelligence dans sa narration, son montage, mais également un film remarquable en termes de brio technique : l'utilisation du split screen est l'une des plus pertinentes jamais réalisées, sans esbrouffe aucune. Ce que Wadleigh réussit ici, miraculeusement (mais on peut évidemment supposer que son implication émotionnelle dans le gigantesque événement que fut le festival explique la sincérité et la force de son film), c'est un mélange parfaitement équilibré d'enthousiasme communicatif et de distance, qui est nécessaire pour tirer les bonnes leçons de ce "truc énorme" auquel on assiste - émerveillés, bouleversés, comme si c'était la première fois... Car sur "Woodstock" (le film, comme le festival) souffle définitivement le vent de l'Histoire, la grande, ce qui oblige évidemment réalisateur et spectateur à un travail de réflexion : dans ce sens, la toute dernière partie du film, consacrée à l'entretien des latrines, puis au nettoyage accablant des déchets abandonnés par ce demi-million de personnes après trois jours de "désastre", alors que résonnent encore les cris hantés de la guitare de Jimi Hendrix annoncent de manière prémonitoire la "merde" dans lequel on va tous s'enfoncer.

Mais "Woodstock" est aussi une grande expérience musicale, bien sûr : voilà, n'ayons pas peur des mots, un véritable monument du "cinéma-rock", le mètre étalon du genre. Les grands moments sont légion, et bien connus : la transe de Joe Cocker pendant son interprétation inoubliable de "With A Little Help from My Friends", le solo de batterie de "Soul Sacrifice" de Santana, le militantisme bonhomme de Country Joe, la décharge funky de Sly and the Family Stone, et beaucoup d'autres. Auxquels sont venus se rajouter dans la version actuelle de près de 4 heures, un beau set du Jefferson Airplane et une déchirante Janis Joplin, qu'on est heureux de pouvoir enfon voir et entendre. (On peut toutefois regretter que les versions ultérieures à la version originale, sortie en salles à l'origine) avec autant de scènes musicales ajoutées, déséquilibrent et alourdissent un peu le film, au point qu'on peut se demander si Wadleigh voulait réellement que son film devienne un tel "monstre" !).

Cinquante ans plus tard, "Woodstock" est plus que jamais un film incontournable.

Woodstock