Louise

Les fidèles – et plus si jeunes – lecteurs de la vénérable revue Rock & Folk se souviennent certainement avec nostalgie de la plume de François Gorin qui enchanta dans les années 80 notre amour pour la musique anglaise la plus élégante et la plus touchante (Prefab Sprout, les Smiths, le genre…). Les mêmes avoueront sans doute ne pas avoir suivi de près la carrière littéraire de ce styliste pourtant inspiré, peut-être parce que Gorin avait pris soin de ne pas revenir sur son amour de la musique, estimant sans doute avoir tout dit sur ce sujet – et il est vrai qu’il n’avait plus rien à prouver après la publication de son excellent livre "Sur le Rock" (1990) !

"Louise va encore sortir ce soir" marque donc une première tentative de Gorin de revenir sur son passé – sa jeunesse effervescente de rock-critic dans les folles soirées parisiennes des eighties – en réactivant le souvenir de moments musicaux importants (le concert des Smiths à l’Eldorado, les premières apparitions déchaînées des Fleshtones, le triomphe de Prince au Zénith, trois événements difficiles à oublier pour ceux qui les ont vécus…), même si – et c’est tant mieux pour tous ceux qui ne sont pas aussi fans que nous de Rock – la musique est ici plus une toile de fond, une sorte d’excuse légère pour se laisser aller aux plaisirs de la Nuit.

La grande intelligence de Gorin, c’est d’avoir évité l’inévitable autobiographie en créant un – très beau – personnage féminin (Louise), qui lui permet de retourner sur ce qui est sans doute au départ une somme d’expériences très personnelles avec une véritable fraîcheur, et d’éviter tous les clichés inhérents au genre.

La meilleure manière de décrire ce que nous avons ressenti en lisant "Louise va encore sortir ce soir" est peut-être de le qualifier de croisement « stylé » entre les "Nuits de la Pleine Lune" de Rohmer (soit LE film qui parle le mieux des années 80 à Paris – même si Gorin affirme qu’il n’a pas choisi le prénom de son héroïne en hommage au personnage incarné par la merveilleuse Pascale Ogier !) et Less Than Zero de Brett Easton Ellis (pour la sensation cotonneuse de tourner en rond dans un univers artificiel dont le sens vous échappe de plus en plus, au milieu d’amis, d’amoureux, de partenaires sexuels indifférenciés et indifférenciables…). Cet aspect quasi hypnotique du livre, qui vient du refus (ce qui fait logiquement penser au génie américain) de toute psychologie, conjugué à l’absence d’une « histoire » au sens traditionnel du terme, peut le rendre, admettons-le, difficile à lire : des dizaines de personnages s’ébattent, parfois brièvement, devant nos yeux, sans que nous réussissions à les connaitre le moins du monde, et donc rapidement à les reconnaître, et confère à Louise va encore sortir ce soir une coloration presque abstraite par moments.

Mais ce qui nous raccroche toujours au plaisir au sein d’un tourbillon de plus en plus étouffant de folles nuits de plaisir (?), c’est l’élégance de la plume de Gorin – sans même parler de son humour léger qui fait toujours mouche -, qui réussit presqu’à chaque page à enchanter les nuits parisiennes.

Du coup, on va suivre avec beaucoup plus d’attention à l’avenir le travail de François Gorin