La Valla affiche

Parler de "la Valla" ("L’Autre Côté") est un exercice intéressant, et indiscutablement périlleux. Dire qu’on l’a, sinon aimé, ou du moins pas totalement détesté / méprisé revient à courir le risque d’être pour toujours décrédibilisé en tant que personne de bon goût. On va quand même tenter de le faire, parce que le débat que peut susciter cette nouvelle série TV espagnole produite par Netflix nous semble passionnant, en particulier pour tout ceux qui aiment ce pays singulier, et extraordinaire, qu’est l’Espagne.

Nous sommes dans un futur proche, et les démocraties occidentales se sont effondrées à la suite d’une guerre dont on ne saura rien, et à l’assaut d’une pandémie dévastatrice (un sujet clairement imposé par notre actualité…). L’Espagne est revenue aux fondements du franquisme, et la population est clairement divisée – par une barrière (la fameuse « valla ») – qui sépare les riches et puissants (le pouvoir fasciste et ses sbires) et le reste qui vit dans une semi-misère, mais surtout une sorte de terreur latente exacerbée par les exactions des milices policières et par le risque de la délation permanente. Au milieu de cette situation anxiogène, deux familles, chacune d’un côté de la barrière, vont se trouver interférer de plus en plus, et ces relations « interdites » vont ébranler la structure de l’état fasciste en place.

Pas de surprise évidemment dans ce scénario dystopique très « à la mode » (on pense régulièrement au "Man From the High Castle" des concurrents d’Amazon Prime…), frôlant l’opportunisme, mais ne manquant certainement pas de pertinence : il est facile pour certains de s’irriter devant l’évidence de ces histoires d’enfants cobayes, d’émigrés mitraillés, de politiciens sans éthique ni scrupules, mais voit-on quoi que ce soit dans "la Valla" qui ne soit pas effectivement en train de se passer quelque part sur notre planète ?

Le GROS problème de la série de Daniel Ecija – par ailleurs showrunner de la très populaire série "Vis a Vis" ("Derrière les Barreaux") – réside évidemment dans les détails d’un scénario écrit à la truelle, qui empêche régulièrement les moments de fiction qui pourraient être réellement forts de fonctionner, tant certaines prémisses manquent de crédibilité : la facilité avec laquelle, à partir de la moitié de l’histoire, nos « héros » passent d’une zone de Madrid à l’autre défie toute logique, et rendent certaines scènes presque comiques tant les apparitions des uns et des autres semblent impromptues. Et nombre de situations souffrent d’un simplisme qui désamorce tristement leur potentiel dramatique, et qui font tristement décrocher un téléspectateur incrédule.

Bien entendu, le manque visible de budget rend souvent dérisoire des scènes qui nécessiteraient un véritable déploiement de figurants, en particulier lors de la « révolte populaire » des derniers épisodes, ou au moins une plus grande variété de décors, Madrid se réduisant ici à trois rues et deux places, toujours les mêmes. De la même manière, même si l’interprétation n’est pas fondamentalement mauvaise (d’autant que la Valla nous offre l’opportunité de revoir enfin la grande Ángela Molina, toujours aussi impressionnante à 65 ans, qu’elle est accompagnée dans le rôle de sa fille de sa véritable fille Olivia, et que, dans le rôle le plus ambigu, la splendide Argentine Eleonar Wexler irradie régulièrement), nombre de scènes bâclées souffrent d’un manque évident de temps pour refaire plus de prises…

De plus, le dernier épisode, qui devrait constituer une sorte de paroxysme, est particulièrement maladroit, cumulant en 50 minutes le pire de la série, donnant souvent envie de rire devant tant d’approximation et de simplisme. Sans même mentionner le fait que la dernière scène rend possible, sinon probable, l’existence d’une seconde saison !

Mais alors, pourquoi s’infliger une série qui souffre d’autant de défauts formels ? Peut-être parce qu’en dépit de ses approximations, il se dégage un réalisme cruel de nombre de scènes, qui arrivent à faire écho à nos inquiétudes actuelles, que cela soit devant le développement de pandémies ou devant la montée terrible des comportements autoritaires des gouvernants sur toute la planète. Et parce que, et c’est de loin le plus important, on ne compte plus les moments faisant directement allusion aux crimes du franquisme, aux exactions de la Guarda Civil pendant la dictature, à la collusion entre les nantis, l’église et les fascistes, et enfin au comportement des délateurs – le remarquablement abject personnage de la voisine Begoña : alors qu’on se souvient qu’il y a si peu de temps encore, l’Espagne s’est encore déchirée au sujet de la sépulture de Franco, il est clair en regardant "La Valla" que le pays n’a pas réussi à faire son deuil de ses années de fascisme, et que subsistent au sein de la société les traces de la Bête Immonde. Regarder cette vérité en face, et en faire l’un des éléments-clé de son histoire est tout à l’honneur d’Eciga. Bien sûr, cet aspect capital de la série passera probablement largement inaperçu pour la plupart des téléspectateurs lors de l’Espagne, mais cela ne le rend pas moins important.