Sleepless Night

Les aficionados de Yo La Tengo savent que le trio aime à interrompre la grande fête électrique qu’il propose sur scène par quelques chansons plus dénudées, plus calmes (ne parlons pas de “version acoustique”, car il ne s’agit pas de ça, Yo La Tengo étant un groupe ELECTRIQUE !) : soit une véritable parenthèse enchantée dans le concert, qui permet au groupe comme au public de reprendre son souffle, tout en “communiant” dans la célébration d’un certain type de beauté blême, fragile, que l’on pourrait facilement qualifier de « directement héritée du Velvet Underground »… si les choses n’étaient pas un peu plus compliquées que ça.

En 2015, on avait déjà pu apprécier "Stuff Like That There", l’extension sur tout un album de cette “respiration”, mêlant reprises de morceaux classiques ou inconnus, réorchestrations de chansons de Yo La Tengo, et même de nouveaux morceaux composés par le trio. Le résultat était beau, parfois même très beau, mais un peu long, un peu uniforme, un peu monocorde. La bonne nouvelle de ce mois d’octobre est que "Sleepless Night", le nouveau disque de Yo la Tengo poursuit directement dans la même veine, mais sur un format court de mini-LP ou EP… comme on choisira de le qualifier.

Sur 19 minutes seulement, voici donc six chansons exemplaires, couvrant finalement un terrain conséquent, si ce n’est en termes d’héritage – du blues des origines, ou presque, à Dylan et aux Byrds – mais au moins de spectre sonore : entre le blues illuminé par la grâce de "Blues Stay Away from Me", qui ouvre le disque, et le folk intimiste de "Smile a Little Smile for Me", qui le clôt de manière touchante, il se passe finalement ici plus de choses que prévu… Il y a d’abord une reprise harmonieuse et étonnamment respectueuse du fameux "Wasn’t Born to Follow" des Byrds (une chanson de Gerry Goffin et Carole King, en fait) qui faisait partie de la célébrissime BO de "Easy Rider". Il y a une cover parfaite chantée par Georgia Hubley du bien moins connu "Roll on Babe" de Ronnie Lane. Mais il y a surtout une formidable version du "It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry" de Dylan : entre le chant plein de douceur de Hubley et le grincement électrique qui pulse à l’arrière-plan, voilà une réécriture audacieuse et parfaitement réussie… qui réduit le titre suivant, "Bleeding", le seul morceau de Yo la Tengo, à une position de simple figurant un peu anodin. Ce qui n’a rien de honteux, vu le niveau de la concurrence sur cet EP.

Bien plus que le récent "We Have Amnesia Sometimes", très expérimental et franchement barbant, "Sleepless Night" est un disque qui nous rappelle combien Yo la Tengo est un groupe qui nous tient chaud au cœur, un groupe ami. Un groupe qui sait nous jouer la musique que nous avons envie d’entendre quand nous nous sentons aussi désemparés, quand nous sommes à deux doigts de perdre l’espoir. Au cœur de nos nuits blanches, alors que le couvre-feu a vidé les rues de la ville, quel meilleur baume pour notre apaiser notre tristesse que les mots de "Smile a Little Smile for Me", même quand on ne s’appelle pas Rosemarie : « Oh, c’mon smile a little smile for me, Rosemarie / What’s the use in cryin’? / In a little while you’ll see, Rosemarie / You must keep on tryin’… » ?