Kajillionaire affiche

On peut être, comme nous, profondément indifférents - voire hostiles - au cinéma indie US (option Sundance, pas loin de l'horreur absolue...), et décider d'aller quand même voir "Kajillionaire", sur la bonne foi d'une bande annonce vraiment intrigante. Et en sortir une heure trois quart plus tard secoués par une expérience esthétique et émotionnelle inattendue, qui nous fait placer immédiatement Miranda July sur la liste des réalisateurs à suivre.

L'honnêteté nous pousse à reconnaître quand même ici certains défauts récurrents du cinéma indépendant, avec une tendance à surinvestir sur la forme, au risque d'enfermer ses personnages dans des mécanismes un peu trop bouclés. Ce penchant limite un peu notre "plaisir" pendant la première partie de "Kajillionaire", la partie certes la plus burlesque et farfelue (on découvre cette étrange famille pratiquant l'arnaque comme mode de vie, et c'est, pour un temps tout au moins, assez drôle...), mais aussi la plus artificielle.

C'est avec l'arrivée - scénaristiquement classique - d'un personnage étranger à la "cellule" (le terme est approprié) familiale que toute l'horreur (psychologique seulement, certes, mais horreur absolue quand même...) de la situation va être révélée. Et que tout va, irrémédiablement, se défaire, en frôlant même la tragédie, avant une conclusion qui laissera, in extremis, rentrer un peu de lumière dans un univers franchement pessimiste. Mais là où Miranda July a eu une intuition formidable, c'est dans l'utilisation des conventions les plus habituelles - stéréotypées même - de la comédie (de mœurs / romantique, etc.) comme mécanisme d'exposition de brimades, voire de tortures psychologiques extrêmes : on peut d'ailleurs craindre un instant que les "bons sentiments" représentés par Melanie (Gina Rodriguez, craquante !) ne contaminent l'abjection morale de la famille, et nous amènent à un happy end bien-pensant et sucré. Il n'en sera heureusement rien, même s'il est important de ne rien révéler de la conclusion du film, mais on peut avouer que l'on souscrit pleinement à sa vision réaliste de l'humanité (personne ne change...) autant qu'à l'espoir fou d'une société meilleure, une fois débarrassée de son insupportable masculinité.

Prévenons les âmes sensibles que certaines scènes peuvent s'avérer profondément dérangeantes (celle de la "home invasion" du domicile d'un mourant, ou celle du jacuzzi par exemple...), mais que le malaise que nous aurons ressenti ne sera finalement qu'un faible prix à payer devant la révélation du talent incroyable d'une Evan Rachel Wood littéralement méconnaissable, et nous offrant l'un de ces rôles mémorables qui devraient bien lui valoir un Oscar, dans un monde bien meilleur que le nôtre. Un monde sans hommes, peut-être ?