Ratched Affiche

Peu de gens des plus jeunes générations savent que, suite au succès triomphal du "Vol au-dessus d’un Nid de Coucou" de Milos Forman, le personnage de Nurse Ratched, fort bien interprété par Louise Fletcher, avait été élue (par qui ? on a oublié…) comme le personnage le plus haï au cinéma. Et cette célébrité malheureuse avait coûté à sa talentueuse interprète la suite de sa carrière, car, franchement, qui voulait embaucher une actrice détestée aussi unanimement sur la planète ? Imaginer ce qui a amené cette femme à devenir ce personnage est un défi un peu absurde (le personnage de "Vol au-dessus d’un Nid de Coucou" étant dévoué à son métier et psychorigide, donc pas forcément passionnant en dehors du contexte imaginé par Kensey et Forman…), mais pas inintéressant. Il a été relevé par Ryan Murphy, show runner connu pour ses séries décalées, fantaisistes et colorées, comme "American Horror Story", "Glee" et surtout "Nip / Tuck"…

Alors, comme prévu étant donné le CV de son show runner, "Ratched" nous en met plein la vue esthétiquement, avec ses décors extraordinaires, ses couleurs flashy et, d’une manière générale, son atmosphère qui fleure bon une certaine irréalité quasi psychotique – entre Tim Burton et Wes Anderson, si l’on veut, en moins… intelligent, car beaucoup trop systématique. Comme attendu aussi, "Ratched" dispense beaucoup de violence graphique et ne rechigne pas devant des abus de sadisme qui provoquent un certain malaise, de par leur mélange de grotesque et d’hystérie. Comme dans les précédentes productions de Murphy, la crédibilité historique, temporelle, géographique, voire psychologique est la dernière préoccupation de tout le monde, et on pointera même que la logique de l’histoire que raconte "Ratched" est surtout soumise à la conviction que toute l’équipe met derrière des coups de force narratifs pour le moins culottés. Téléspectateur rationnel, tu es prié de passer votre chemin !

Pourtant, et on dira que c’est un comble, "Ratched" est une série qui fonctionne (la plupart du temps…) et qui peut même ravir (par instants). Pourquoi ? Parce que l’énergie déployée semble inépuisable, et qu’elle est diablement communicative. Parce que les acteurs ont vraiment l’air de s’amuser, et que les meilleur(e)s d’entre eux/elles (Sarah PaulsonCynthia NixonSharon Stone sont toutes les 3 délicieuses, et Judy Davis est tout simplement parfaite, comme à sa plus belle époque chez Woody Allen…) arrivent à transcender l’exagération systématique qu’on leur demande de jouer pour faire passer beaucoup d’émotion et même un peu de… vérité. Et aussi parce que, à force d’osciller entre délire outrancier, parodie grinçante, gore rigolard et mélodrame flamboyant (comme il se doit), "Ratched" devient un objet assez indécidable, finalement vraiment divertissant et même un peu stimulant.

Il faut maintenant parler d’un thème qui oriente "Ratched" dans une direction qui n’est pas forcément typique du travail de Murphy, mais qui correspond certainement au souhait des actrices, Sarah Paulson en tête, puis qu’elle est co-productrice de la série, de passer des messages forts : "Ratched" est très ardemment féministe – quasi tous les hommes ici, à l’exception de Huck, défiguré, sont des monstres, des incompétents ou des victimes impuissantes, et ne font en tout cas guère le poids face à la gente féminine – et célèbre joyeusement l’homosexualité féminine comme l’une des meilleures solutions pour rendre notre monde vivable. Ainsi, la représentation du bonheur ultime entre femmes – amantes et amies -, sur la côte mexicaine, qui conclut (presque…) cette première saison illustre sans fausse honte la suprématie de l’amour au féminin.

Gageons que cette représentation, simpliste mais joyeuse, ne sera pas du goût de tous, mais elle a le mérite de ranger "Ratched" parmi les séries qui ont un parti-pris fort, qui ont un discours politique clair. Ce n’est pas si mal.