Never Rarely Sometimes Always Affiche

Il est certain que le film d'Eliza Hittman peinera à séduire autant les spectateurs adeptes d'un scénario "bien ficelé" que ceux qui sont réfractaires au cinéma "politique" ou "social". Faisons néanmoins le pari que ceux qui se risqueront dans une salle le projetant se souviendront longtemps d'une paire des scènes remarquables, qui sauvent le film de sa grisaille "indie" pas forcément séduisante.

On parle en premier lieu de cette scène des "Never Rarely Sometimes Always", aussi tendue qu'un thriller et aussi dévastatrice émotionnellement que le plus chargé des mélodrames : cinq minutes de PUR CINEMA, magnifiques, et qui justifient pour nous, inconditionnellement, le visionnage du film.

Bien sûr, "Never Rarely Sometimes Always" est un film combatif - à la lisière du film militant, même - dépeignant de manière crue la positon de la femme - en particulier dans les classes sociales les moins favorisées - comme victime systématique de la domination masculine : que cela soit en termes de désir - elle est "l'objet", la plupart du temps non consentant, de la concupiscence des mâles, pères, employeurs, compagnons de collèges, inconnus rencontrés à l'occasion d'un voyage - ou en terme de pures et simples décisions élémentaires quant à son corps.

Avorter dans l'Amérique trumpienne ne semble plus être une option dans de nombreux états (comme en Pennsylvanie, dans le film), et on voit renaître le vieux principe du "voyage à l'étranger" (ici, à New York) où les lois sont plus libérales (... mais où rôde aussi le spectre de l'intolérance, en particulier de la part des croyants...). L'odyssée, à la fois dérisoire et pourtant terrible, des deux cousines dans les couloirs de métro, les rues et les centres de commerciaux new-yorkais, prend alors une allure d'allégorie cauchemardesque sur la perte de contrôle croissante, la quasi marginalisation, de la femme dans une société qui régresse à une vitesse folle.

"Never Rarely Sometimes Always" nous emporte d'abord par la performance remarquable de ses deux jeunes comédiennes, Sydney Flanigan dans le rôle, ingrat, de l'adolescente en rupture croissante avec son entourage (son absence de gratitude vis à vis de sa cousine la rend certes difficile à aimer par un spectateur hors de sa zone de confort...), et la lumineuse Talia Ryder, révélation du film, dont on est prêt à parier qu'elle ira loin. Mais, si l'on oublie ses attentes "classiques" vis à vis d'un film, on se laissera également séduire par la volonté de Hittman de ne pas chercher systématiquement des causes ou des conséquences à ce que l'on voit à l'écran. Et de simplement filmer, avec empathie, la vie, aussi dure soit-elle.