Have_You_Lost_Your_Mind_Yet

« Have you lost your mind yet? / Then get free tonight » (« Etes-vous enfin devenu fou ? / Si oui, alors on va se libérer ce soir ! ») ("Chocolate Samurai")

Et la folie, sous quelle que forme que ce soit, Xavier Amin Dphrepaulezz, un peu plus connu – mais pas encore assez – sous son nom de scène de Fantastic Negrito, l’a connue de près : entre diverses activités illégales et un accident de la route qui lui fut presque fatal, et si l’on ajoute un faux départ dans les années 90 de sa carrière musicale sous l’égide de Prince, la vie n’a pas été simple pour lui. Et l’on ne parle même pas de ce que ça peut être d’être élevé dans une fratrie de quinze (15 !) enfants par un père profondément religieux… Aujourd’hui Xavier est un musicien reconnu, récompensé par des Grammy Awards pour chacun de ses deux premiers albums, et son objectif – qui ne lui vaudra sans doute pas l’affection des militants afro-américains les plus extrémistes – est de « faire aimer la musique noire à tous ».

Mais loin de tout conformisme musical, de toute concession au succès, Fantastic Negrito a choisi de partager en toute sincérité l’histoire de sa vie, aussi choquante, aussi triste soit-elle. De faire danser son public sur du funk, du blues, de la soul, voire du rock certes irrésistible, mais surtout urgent. Voire désespéré. Son précédent album, "Please Don’t Be Dead", était une pure merveille de sensations débordantes, de douleur et de joie mêlées. Un disque extatique, bouleversant. Un disque unique. Du coup, les premières écoutes de "Have You Lost Your Mind Yet?", son troisième album depuis son retour, peuvent décevoir : parfaitement extatique, jouissif même, le funk hyper-efficace de "Chocolate Samourai"i, qui se transmue en swing jazzy, nous offre l’image d’un musicien enfin bien dans sa peau…

Mais ce n’est qu’une illusion, bien sûr, et dès le morceau suivant (le redoutable "I’m So Happy I Cry"), et au fur et à mesure que défilent les titres, allant comme toujours chez Fantastic Negrito explorer nombre de formes musicales différentes, du Gospel à la Soul, en passant par le Blues et, plus occasionnellement que sur l’album précédent, le Rock (comme la ballade "How Long?" dans la quelle certains pourront trouver des échos du "Dream On" d’Aerosmith…),on comprend que l’ère de la réconciliation n’est pas encore arrivée. Bourrées de ces questions morales, de ces doutes existentiels, de ce mal-être frôlant la schizophrénie… de ces remugles d’une vie trop difficile au sein d’une société hostile, les chansons de Fantastic Negrito ressemblent toujours à des danses extatiques au bord du volcan.

« Excuse me madam… Señorita… may I call you Señorita ? / Yes you can… / Is there Justice in America ? / In America, there is justice, just as long as you have some money…» (« Excusez-moi madame… Señorita… puis-je vous appeler Señorita ? / Oui, vous pouvez… / Y a-t-il une justice aux Etats-Unis ? Aux Etats-Unis, il y a une justice, du moment que vous avez de l’argent… ») ("Justice in America")

A l’époque de « Black Life Matters », comment ne pas avoir perdu la foi en une Loi et une Justice égale pour tous ? Mais pour Fantastic Negrito, et ce n’est pas là un discours facile à entendre, et donc à tenir de la part d’un artiste noir engagé, le principal problème pour les jeunes afro-américains reste la criminalité dans leur propre groupe social : « The trigger man grew 10 extra fingers / When Superman left the burning building / Cause he could not relate to all the killing / Of black on black children / Unspeakable acts ungodly things… » (« L’homme armé s’est fait pousser 10 doigts supplémentaires / Quand Superman a quitté le bâtiment en feu / Parce qu’il ne pouvait pas comprendre tous les meurtres / Commis par des noirs noir sur des enfants noirs / Des actes innommables, des choses impies ») ("King Frustration")

Alors on pourra écouter les mots de Xavier Amin Dphrepaulezz qui souffre pour son peuple, on aussi pourra danser toute la nuit sur son funk jubilatoire, mais espérons qu’on pourra bientôt profiter à nouveau du spectacle enthousiasmant que Fantastic Negrito offre sur scène, et se sentir aussi fous que libres avec lui.