2020 07 24 Rodolphe Burger Studio 104 (3)

Ce soir, rencontre au Studio 104 avec Rodolphe Burger, pour une balade a priori intimiste, dans les… “Environs” (du verbe “envirer”, nous apprend Matthieu Conquet en présentant le concert…!) de Ste Marie-aux-Mines, soit, d’après Rodolphe, une zone-frontière assez indéterminée entre France et Allemagne, Alsace et Vosges. Rodolphe chantera et jouera de la guitare, accompagné par sa complice Sarah Murcia à la contrebasse et aux claviers, et s'appuyant sur “des bandes”… comme on disait il y a très longtemps, avant l'âge digital… Pour les textes des chansons de “Environs”, qu'il n'a évidemment pas pris l'habitude de jouer sur scène vu les circonstances, il s'aidera d'un grand cahier posé devant lui.

« If Music Be the Food of Love / Play on!… » : On attaque avec l'une des chansons les moins évidentes de l'album – en dépit de son texte shakespearien… -, What You Will, qui sonne comme une mise en bouche, ou plutôt une mise en ambiance, les deux musiciens se cherchant dans l'ambiance feutrée. La voix de Rodolphe est magistrale, à l’unisson avec sa présence physique imposante, et les notes de sa guitare électrique, jouée sans médiator, aériennes, comme à l'époque de Kat Onoma. Bleu Bac marque la véritable ouverture de la soirée, dans une ambiance plutôt recueillie.

« On avait presque oublié combien c'était bon de jouer ensemble »… « et devant vous », rajoute-t-il, visiblement pour se rattraper, in extremis. Valse hésitation, avec ce texte formidable qui dit tout en ne disant rien, puis Parfumé d'elle (« Le piano que baise une main frêle… », signé cette fois Verlaine !) confirme que “Environs” est un sacré album, un délice pour qui aime le beau langage, délicatement mis en musique par un Burger décidément très inspiré. Le Chant des Pistes (« Voici le chant des étoiles / Car nous sommes nous-mêmes les étoiles /… / For we face the hills / With Disdain / La Beauté devant nous, nous marchons / La Beauté derrière nous, nous marchons… ») marque l'entrée du set dans la splendeur : la tension monte, l'électricité de la guitare de Rodolphe s'élève enfin.

Lost & Lookin’, brève reprise de Sam Cooke à deux voix – Rodolphe et Sarah – a de légers accents gospel un peu décalés par rapport au reste du répertoire : personnellement, je préfère nettement An Lili (chanson rescapée de “Good”, l'album précédent), chantée en allemand, qui colle bien mieux avec l'ambiance de la soirée. « Un morceau inédit, qui n'est pas sur l'album, enregistré au moment du confinement » : Bleu de Chine est plus nerveux, plus dansant presque, plus évident, a-t-on envie de dire. La voix de Burger adopte des accents à la Bashung, sur le beat électronique, la guitare est plus présente. Les paroles astucieuses « Tu souris jaune, ma souris blanche… », « Voilà que la science dépasse la friction » font sourire : « Allons voir ailleurs ! », conclusion tranchante. Burger impressionne.

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La suite – et la conclusion de ce set inspiré, entre recueillement et envol – nous surprendra : ce rythme, ce riff, ce serait… oui, Billy Jean !!! Jouée “rock”, nerveuse et tendue, avec son texte – très malaisant, ne l’oublions pas, entre refus de paternité et conseils maternels (« Fais attention aux filles, mon petit », le genre…) – mis en avant. Une superbe intervention à la guitare avant le dernier refrain, et c'est gagné : une grande chanson, revisitée avec classe, renaît ce soir au Studio 104, contre toute attente, en cette soirée finalement plus lumineuse que nocturne.

On n'accueille pas forcément avec joie le rituel de l’interview qui casse le rythme du set, et en annonce la fin…, même si Burger, homme de culture, aux goûts éclectiques (sur “Environs”, les reprises vont quand même de The Jamaicans à Schubert !) est évidemment bien plus passionnant à écouter que la majorité des rockers. Mais on le verra surtout comme introduction à un rappel encore plus étonnant (même si Burger rappelle que Kat Onoma avait à l’époque l’habitude de terminer ses sets par ce morceau !) : ce sera Radioactivity de Kraftwerk, longue plage contemplative paradoxalement dégagée de ses racines électroniques par une magnifique intervention à la guitare de Rodolphe. Un moment de pure électricité rock qui ne peut que nous revigorer, sevré que nous sommes de “pur noise”. On a dépassé depuis près de dix minutes l’horaire imparti, mais Sarah et Rodolphe jouent maintenant pour nous seuls, pas pour les auditeurs de France Inter.

Belles retrouvailles avec un musicien important de la scène Rock française, que nous avions parfois un peu oublié, et qui, la maturité venue, nous rappelle l’importance d’une approche “littéraire” de la musique. Il y a définitivement quelque chose de Lou Reed chez Rodolphe Burger, et ce n’est pas un mince compliment…