Surface

Je ne pensais pas écrire sur "Surface", le dernier Olivier Norek. Non pas que je ne l’aie pas apprécié, mais sa parution en poche datait déjà de plusieurs mois (au début du confinement, ce qui fait que je l’avais loupé à sa sortie, aimant acheter mes livres de poche en kiosque avant un voyage en train, selon la parfaite tradition du dit « roman de gare »). Et puis on n’a pas forcément toujours des choses intéressantes à dire en refermant un petit « polar », aussi sympathique et réussi soit-il. Car, vous l’avez compris, "Surface" est, déjà, réussi et sympathique.

Mais il se trouve que j’ai soigneusement lu le long chapitre des dédicaces finales de "Surface", dédicaces qui peuvent toujours nous en apprendre un peu sur la manière dont un livre a été imaginé, puis écrit. Alors je suis tombé sur ces mots : « Je remercie… les bloggeurs… surtout pour vos mots sur Entre deux mondes : vous avez largement contribué au succès de ce livre et permis de transmettre le message qu’il contenait… ». Et je me suis souvenu de cet incroyable coup au plexus solaire qu’avait constitué la lecture de "Entre Deux Mondes", en effet, l’un des seuls livres « populaires » traitant avec honnêteté, empathie, sympathie même du calvaire des migrants, de leur traversée périlleuse de la Méditerranée, et de l’enfer de la « Jungle de Calais ». Un livre IMPORTANT, bien plus important qu’il ne le semblait a priori, dissimulé au milieu de l’anonymat d’une collection de thrillers à la mode.

Norek vaut donc bien la peine qu’on parle de lui, qu’on s’arrête sur ses livres, qui ne jouent pas dans la même catégorie que tous les GrangéThilliez et autres Minier que nous lisons surtout par désœuvrement, pour que le temps d’un voyage passe plus vite. D’abord parce que Norek parle de choses qu’il connaît : un temps officier de police dans le 9-3, il a nourri de son expérience dans les « cités » (comme on dit) ses premiers polars. Pour "Entre Deux Mondes", je crois me souvenir qu’il a passé lui-même pas mal de temps dans la « Jungle ». Grâce à ça, Norek crée des personnages crédibles, terriblement humains, plus près des criminels bouleversants de "The Wire" que des serial killers épuisants et des psychopathes caricaturaux qui peuplent 90% des thrillers « à l’américaine ». Ensuite, Norek est un… humaniste, un homme de gauche comme on disait avant, quand être de gauche signifiait quelque chose, et on ne trouvera pas chez lui ces abjectes dérives racistes, sexistes ou simplement « beauf » qui composent le tout-venant du roman de gare. Pas de fascination pour la violence : du dégoût. Pas de vénération du « Mal » : une condamnation sans appel. Pourtant, comme chez Renoir, dans ses livres, chacun a ses raisons d’agir comme il fait, et, finalement, qui sommes-nous pour lui jeter la pierre ?

Dans les livres de Norek, on a finalement toujours un peu de regrets d’y trouver une intrigue policière, tant les personnages et les situations se suffisent à elles-mêmes, sans l’artifice du whodunnit, qui déçoit toujours un peu, non ? Ici, la première partie du livre est merveilleuse, forte, obsédante : "Surface" nous raconte le calvaire d’une jeune policière défigurée par un coup de fusil de chasse en pleine figure, et sera le récit de son retour vers la lumière, de la reconstruction d’une personnalité – différente, mais qui lui permettra de continuer à vivre. Et ça, c’est passionnant. Et juste.

"Surface" nous raconte aussi le drame, quasi psychanalytique, d’un village de l’Aveyron, Avalone (nom a priori changé pour protéger les innocents !), englouti lors de la construction d’un barrage et reconstruit à l’identique sur les rives du nouveau lac : une configuration rappelant celle de "Curon", la série italienne, sauf qu’ici, nul besoin de surnaturel, la complexité de l’âme humaine suffit à la fiction. Voilà, je n’en dirai pas plus, car, oui, il y a une énigme policière, un cold case résolu un peu facilement à coup de deus ex machina, mais une fois encore très intéressante de par ce qu’elle nous dit sur nous-mêmes.

Norek n’est certes pas un grand styliste – et c’est presque dommage, parce que nous tiendrions là un vrai grand auteur populaire -, mais quelle force, quelle justesse, quelle noblesse même dans ses livres !