Snowpiercer affiche

Il y a, dans les prémisses mêmes de cette seconde adaptation de la BD classique de Jaques Lob et Jean-Marc Rochette, un problème fondamental, qui explique à lui seul la déroute quasi complète qu’est ce "Snowpiercer" « à l’américaine ». C’est l’incompréhension, voire l’incompatibilité de la culture états-unienne avec un thème politique « à la française des années 70 », avec une vision profondément marxiste d’une société structurée par la lutte des classes et représentée symboliquement par les « classes » des wagons d’un train lancé dans un éternel voyage… Rappelons que ce n’est pas un hasard non plus si la « machine » du "Transperceneige"- la BD publiée de 1982 à 1983 - était exactement contemporaine du triomphe du TGV, qui avait ouvert son service au public en 1981 : finalement, plus « français », mais aussi plus « daté » que "Snowpiercer", impossible !

Bien entendu, un cinéaste génial comme Bong Joon-Ho ne s’était pas, lui, laissé prendre au piège d’une adaptation aussi difficile dans le contexte d’un monde aussi globalisé et individualiste que le nôtre. Il avait choisi d’accentuer l’épure, de magnifier le concept originel… de l’universaliser tout en en gardant la symbolique élégante, sans pour autant perdre de vue les tensions entre classes sociales, entre gouvernants et peuple, si vivaces en Asie (et qui avaient déjà sous-tendu son chef d’œuvre de SF, "The Host"…). Toutes choses que les scénaristes US ont, culturellement, beaucoup de mal à faire… même si l’on sait que la première équipe qui a développé la série a été remplacée pour des désaccords avec la Production : le premier mauvais choix effectué ici est de minimiser l’aspect politique pur et dur de l’allégorie, en injectant dans la série une invraisemblable enquête policière qui occupera une bonne moitié de la saison, avant que les choses vraiment « sérieuses » commencent.

La seconde décision, dévastatrice, de la production, est de reprendre le visuel magnifique du film de Bong Joon-Ho (dont le nom apparaît d’ailleurs au générique, avec, curieusement, celui de Park Chan-Wook…) sans avoir les moyens financiers de le mettre en valeur (incroyable laideur des plans factices du train vu de l’extérieur !), et d’évacuer le côté profondément symbolique du récit au profit d’une sorte de réalisme SF « à l’américaine »… bien évidemment inepte. Nous voici donc dans un univers que l’on essaie vainement de rendre crédible alors que, topographiquement, géographiquement, tout est absurde : que ce soit la vitesse de déplacement des personnages le long d’un train d’un millier de wagons ou les rapports impossibles entre les dimensions externes et l’espace interne du train – variant d’un endroit, voire d’un moment à l’autre -, rien ne tient debout dans un univers qu’on tente en permanence de nous « vendre » comme un espace physique.

Rajoutons que les personnages sont pour la plupart inconsistants, réduits à des caricatures grotesques mises au service d’un discours terriblement conformiste : les riches sont méchants, les pauvres sont bien à plaindre, surtout ceux qui parlent espagnol ou russe, lumpen prolétariat crasseux qui n’a guère que la violence comme mode d’expression, les couples de lesbiennes, c’est bien, d’ailleurs elles sont forcément du « bon côté de l’histoire », etc. Déplorons aussi que l’interprétation soit globalement à la ramasse, avec un rôle principal improbable tenu par le très, très faible Daveed Diggs, et une Jennifer Connelly qui ne tient que par son charisme naturel, et que la mise en scène se caractérise surtout par son absence, alors que le concept de déplacements linéaires requiert une vraie intelligence pour fonctionner.

Lorsque se déploie – enfin – la rébellion tant attendue, on se dit que la série va trouver son rythme, mais le dernier épisode, littéralement catastrophique, substitue à cette - légère - politisation des enjeux l’habituel traumatisme familial mélodramatique « à l’américaine », qui se cristallise dans les dernières scènes annonçant une seconde saison qui ne fait, vraiment, mais alors vraiment pas envie.