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Que nous dit Wikipedia sur ce que serait un « roman graphique » ? « Une bande dessinée longue, plutôt sérieuse et ambitieuse, destinée à un lectorat adulte » (sous-entendu : prétentieuse, vaguement ennuyeuse ?), « il s’agit d’une expression utilisée pour légitimer la bande dessinée et l’éloigner du caractère infantile associé à sa dénomination courante afin de séduire un public (et des médias) qui n’avaient pas nécessairement l’habitude de considérer la bande dessinée comme une littérature à part entière » (sous-entendu : l’œuvre de sous-artistes en manque de reconnaissance sociale, voire d’égotiques complexés ?). Alors, clamons-le haut et fort, Rita, Sauvée des Eaux est tout le contraire d’un roman graphique, même si c’est une BD longue (176 pages), avec beaucoup de mots – au moins autant que de dessins -, et des thèmes (le travail de deuil, le pardon, la renaissance, etc.) qui ne guère susceptibles de séduire ni enfants, ni – pire encore – adolescents férus de combats titanesques entre super-héros bigger than life. Car c’est un livre humble, léger, sans aucune prétention autre que celle de partager une expérience humaine tout à la fois ordinaire (l’amour d’un pays – ici l’Inde – et de sa culture) et extra-ordinaire (une famille frappée par le malheur).

Rita, Sauvée des Eaux est l’un des livres les plus épatants, pleins de vie, drôles même, que nous ayons lus cette année, un livre qui fait briller les yeux d’excitation devant la découverte de situations typiques de l’Inde, et tellement différentes de notre contexte d’Européens nantis : comment ne pas adorer par exemple l’épisode de l’enquête – quasi-policière ! – de Sophie et de l’exploration des archives de Chennai ? comment ne pas s’émerveiller devant la description du somptueux mariage à Mumbai ouvrant le livre ?

Rita, Sauvée des Eaux est l’un des livres les plus bouleversants, dramatiques, émotionnellement forts même, que nous ayons lus cette année, un livre qui emplit toutes les deux pages nos yeux de larmes abondantes : comment ne pas avoir la gorge serrée devant ce drame qui va littéralement détruire les membres d’une famille ? comment ne pas pleurer à chaudes larmes à chaque pas d’un trajet de retour vers la lumière, vers l’amour, indispensable à la reconstruction de Sophie, mais également au bonheur et à l’équilibre de ses enfants, qui n’ont certainement pas mérité le poids d’un « héritage » aussi dramatique ?

Pourtant, et c’est un signe de la maturité, de l’honnêteté de la narratrice, le récit n’est pas dénué d’ambiguïté, en particulier autour de la relation entre Sophie et son frère, qui ne gagne qu’in extremis le droit d’exister dans sa souffrance, dans la dernière partie du livre.

Cerise sur le gâteau, Rita, Sauvée des Eaux réserve à ses lecteurs – pourtant déjà conquis par la belle profondeur du récit – un joli petit « twist » en chemin, qui donne cette envie tellement agréable de revenir en arrière et de relire le début du livre : au fur et à mesure qu’on découvre la tragédie originelle qui donne naissance à la quête de Sophie, et son parcours, comment ne pas avoir envie de partager à nouveau chaque instant vécu à son côté ?

Pour mettre en images cette superbe histoire, Sophie Legoubin Caupeil a bénéficié de la collaboration au dessin d’Alice Charbin, illustratrice de livres pour la jeunesse – mais également créatrice d’affiches, de vaisselles, de couettes ! – qui transcrit merveilleusement, avec cette fausse simplicité qui combine à la fois épure et souci du détail juste, la richesse de l’Inde, le foisonnement des situations et des images au sein desquelles s’insère le trajet de Sophie. Son travail, que l’on juge presqu’anodin au début de notre lecture, s’avère finalement absolument magnifique.

Oui, Rita, Sauvée des Eaux est l’occasion inespérée de nous réconcilier avec le Roman Graphique. Ou bien d’en réécrire fondamentalement la définition de Wikipedia.

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