NY_Homegrown-FINAL

Qui suit Neil Young depuis un certain temps connaît forcément certaines caractéristiques pour le moins singulières de cet artiste qui se classe sans aucun doute parmi les vrais géants  de la musique du XXè siècle (et qui est l’un des seuls à ne pas être ridicule au XXIè siècle), au niveau d’un Bob Dylan ou des Rolling Stones – dont il rêvait à une époque de faire partie, souvenons-nous… Neil Young, au-delà de son génie de compositeur et de guitariste que nul ne conteste plus depuis longtemps, c’est à la fois un stakhanoviste et un collectionneur obsessionnel, doublé d’un éternel insatisfait, régulièrement capable de mettre à la poubelle un album entier qu’il vient de terminer parce qu’il le juge inférieur à ce qu’il souhaitait en faire… tout en en conservant précieusement les bandes ! Parmi les victimes de ce « mauvais caractère », on se souvient d’un Chrome Dreams, d’une version paraît-il radicale du live Weld, et donc, de ce fameux Homegrown, datant de 1975, et que Neil nous sort donc de son chapeau, pardon de ses fameuses « archives », 45 ans plus tard.

Un « lost album » qui a fait rêver plus d’un fan pendant toutes ces années, même si plusieurs chansons étaient déjà apparues çà et là : Homegrown – célébration de la beuh cultivée chez soi ! - et Star of Bethlehem – témoignant d’une aspiration religieuse inhabituelle dans l’œuvre d’un musicien athée, voire même anti-religieux comme Neil Young – sur American Stars’n’Bars ; Little Wing un peu perdue sur le tiède Hawks and Doves ; White Line en version électrique forcenée et méconnaissable sur Ragged Glory ; Love is a Rose, réécriture d’un inédit antérieur, Dance Dance Dance, rendue célèbre par Linda Ronstadt et incluse dans la compilation Decade

Les sept morceaux qui nous restaient à découvrir sont, et ce n’est pas illogique, les moins « forts » mélodiquement, ce qui ne veut bien sûr pas dire que Homegrown soit une déception : si l’on pouvait se passer du « spoken word » bien envapé – ou alcoolisé, vu la référence aux verres de vin comme instruments ? - de Florida, où Neil Young raconte une histoire bien allumée, si le blues piétonnier de We don’t smoke it no more laisse plutôt penser qu’on fume encore plus qu’avant chez Neil et ses musiciens, et inspire plus la sympathie et l’hilarité que quoi que ce soit d’autre, l’album fonctionne magistralement bien dans un registre (faussement) simple d’émotion et de réflexion.

C’est que, on le sait, Neil venait de rompre d’avec l’actrice Carrie Snodgress (dont le principal fait d’armes, vu depuis nos contrées, est sa participation à un De Palma moyen, The Fury…), qui lui avait donné son premier enfant, Zeke, souffrant malheureusement d’infirmité cérébrale. Cette rupture douloureuse, causée par des infidélités mutuelles, avait laissé Neil dans un état de mélancolie - mais aussi de questionnement – tout-à-fait normal, et l’avait surtout poussé à enregistrer ces chansons, bien plus délicates que celles dont il nous a généralement gratifiés.

Homegrown aurait donc dû succéder à l’un des chefs d’œuvre absolus de Neil Young, On the Beach, mais son atmosphère acoustique, retenue, le place plutôt dans la trajectoire HarvestComes A Time. Remplacé au dernier moment par l’extraordinaire Tonight the Night, que Neil avait aussi dans ses cartons, il disparut de la circulation, au désespoir des fans… pour réapparaître aujourd’hui. Au risque de sembler iconoclastes, il nous semble que cette longue éclipse est une excellente chose : Homegrown aurait indiscutablement été perçu comme un disque mineur dans les années 70, sans commune mesure avec On the Beach et Tonight’s the Night, et les ruminations nostalgiques du Loner devant sa peine de cœur auraient paru bien légères face à la colère épique et au désespoir noir qui marquent ses meilleurs enregistrements de l’époque.

En 2020, cet album nous apparaît au contraire comme un petit miracle de fraîcheur, de sensibilité, à mille lieux de la musique que l’on fait de nos jours : télétransporté - intact car bénéficiant d’un excellent travail du master de l’époque - de près d’un demi-siècle, il devient lui-même une merveilleuse « time capsule » qui nous enchante… Homegrown nous ramène à une autre époque, où les sentiments semblaient plus honnêtes, ou plutôt moins… dévalués. Où la peine d’un artiste pouvait donner naissance à un geste artistique intime susceptible de nous parler de nous, de nos vies avec une justesse qu’on peine désormais à retrouver.

Oui, Neil Young, qui est tout sauf un imbécile, a vu parfaitement juste en enterrant Homegrown en 1975. Comme il a eu absolument raison de nous l’offrir aujourd’hui, à un moment où nous en avons vraiment besoin.