The Big Wind

Lorsque débute All on Board, l’introduction – et d’une certaine manière la pièce de résistance – de The Big Wind, le troisième album du quasi-inconnu Luke Elliot, notre réflexe est de nous accrocher vaillamment à la rampe pour ne tomber immédiatement fous amoureux de cette musique. Cette profondeur, cette élégance, cette foi intense dans le pouvoir d’une chanson, n’est-ce pas ce que nous attendons toujours un peu de la Musique ?

Pour lutter contre les superlatifs qui viennent instantanément à la bouche, nous convoquons à la rescousse les souvenirs de tous ces artistes qui nous ont, depuis des années, accompagnés le long du chemin de la vie, et que, quelque part, Luke Elliot évoque – sans, bien entendu, encore les transcender : Nick Cave bien entendu (le piano, les chœurs qui illuminent la nuit noire du désespoir), Joe Henry (les cuivres qui ajoutent leur note de classicisme, voire d’éternité), Tom Waits (le goût pour l’obscurité, du piano jazzy noyé dans la fumée – I Never End Up Where I’m Supposed to Be -, voire une certaine rudesse), Mink Deville (pour ce soupçon de classe canaille), Springsteen (l’inscription de ses chansons dans une culture américaine qui reste source de fascination)... Mais cet exorcisme est finalement bien vain, car si Elliott n’est pas encore arrivé au niveau de ces références, rappelons-nous qu’il n’en est qu’à son troisième effort : ça, ça impressionne.

Mais peut-être après tout que la force de cet album, par rapport à ces classiques, c’est de nous parler surtout de NOUS, de ce sentiment de plus en plus prégnant de fin du monde, mêlé à la honte d’avoir finalement usurpé notre bien-être matériel sur une planète qui sombre. « If the big wind blows / All that we own could be stolen away / But you can't expect to keep / What was given to you for free anyway » (The Big Wind). (Si le grand vent souffle, tout ce que nous possédons nous sera enlevé, mais de toute manière, on ne peut pas s’attendre à garder tout ce qui nous a été donné gratuitement…). The Big Wind est un disque d’actualité autant qu’un vrai classique lui-même, et ce n’est pas seulement parce que l’électronique y fait régulièrement apparition par touches subtiles, c’est parce qu’il illustre nos doutes et nos craintes, sans en faire tout un plat. Comme lors d’une conversation dans un bar avec un ami fidèle, alors qu’il est déjà très tard, et que les aveux les plus intimes sont permis, sans honte ni crainte.

If You Ask Me To risque d’être la chanson qui accrochera le plus : un riff de cuivres, doux et sensuel (Morphine ?) et une montée lyrique imparable sur un orgue entêtant millésimé Dylan, le genre de chanson qu’on a envie de mettre en boucle quand l’alcool commence à nous faire baisser notre garde, et que l’on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer.

On ne l’a pas encore dit, mais Luke Elliot vient du New Jersey (pas vraiment une surprise compte tenu du genre de musique sur ce The Big Wind…), avant de faire un détour par la Scandinavie, ce qui est plus original, mais a peut-être aidé sa musique à sortir un peu de la pure « americana ». D’ailleurs, Paradise déploie des accents celtes bienvenus, qui apportent au disque cette sublime et si allègre mélancolie que l’on aime tant depuis The Waterboys.

The Big Wind aurait été, d’après Luke Elliot, composé directement en studio, sans idées préconçues : si c’est vrai, c’est évidemment remarquFerrable parce que chacun des 10 morceaux qui le composent témoignent d’une vraie inspiration mélodique et d’une belle sensibilité orchestrale. Et sans doute, puisqu’Elliot leur en fait crédit, d’une parfaite collaboration de Bebe Risenfors (musicien suédois ayant collaboré avec Costello et Waits) et Freddy Holm (guitariste norvégien), co-responsables de l’album.

Bien sûr, la multiplicité des styles parcourus – avec beaucoup de naturel – ici suggère que Luke Elliott n’a pas encore atteint sa pleine maturité, et que l’on doit attendre beaucoup de ses prochains albums. En attendant, profitons de cette musique, splendidement habitée.