A Steady Drip Drip Drip

All That est un début d’album relativement inhabituel, même si les Frères Mael ont régulièrement peuplé leurs albums de morceaux moins enjoués, moins fantaisistes. Il s’agit pourtant d’un véritable coup de force, subtilement lyrique, complexe musicalement et splendidement réflexif quant au passage de la vie et la force d’une relation – avec la petite touche d’humour final qui fait mouche, bien entendu : « All the smells and all the frowns / And all the ups and all the downs / And all the fears that you would soon be gone / You ignore my gaping flaws / And I see you and I’m in awe / And look outside it's barely nearly dawn / I can’t believe my luck in meeting you / Hey, help me out I can't find my left shoe » (« Toutes les odeurs et tous les froncements de sourcils / Et tous les hauts et tous les bas / Et toutes les peurs de te voir bientôt partir / Tu ignores mes défauts les plus criants / Et je te vois et je suis en admiration / Mais regarde dehors, c'est encore à peine l'aube / Je ne peux pas croire ma chance de t’avoir rencontré(e) / Hé, aide-moi, je ne trouve pas ma chaussure gauche ! »).

Si tout l’album était de ce calibre, nous serions en possession d’un troisième chef d’œuvre absolu de la longue carrière de Sparks, après Kimono My House et Li’l Beethoven. Ce ne sera pas tout-à-fait le cas, mais, en dépit d’une production trop lisse et lustrée, louchant même par ci par là vers une sorte de ringardise millésimée « variétés internationales », A Steady Drip Drip Drip contient suffisamment de (nouvelles) très grandes chansons de Sparks pour aller se nicher nettement dans le peloton de tête de l’opulente discographie d’un groupe qui a débuté sa carrière en 70, et n’a quasiment jamais souffert de passage à vide créatif en 50 ans.

Le très accrocheur I’m Toast est le seul titre un peu « Rock » d’un album qui explorera systématiquement une multitude de styles musicaux, et louchera plutôt du côté des sommets baroques et théâtraux de Indiscreet (quand même l’une des plus grandes réussites du duo, tout au moins pour les gens qui n’ont pas peur du ridicule absolu…), comme le kitschissime Onomato Pia ou le jazzy The Existential Threat. Une première écoute superficielle permettra quand même d’identifier immédiatement le potentiel d’une comptine aussi absurde que Lawnmower (avec pour le clip vidéo, une mémorable participation de Ron dans son style inimitable !!) ou la drôle d’agressivité électro d’un iPhone qui s’apparente à une sympathique crise de nerfs : « Put your fucking iPhone down and listen to me » (« Pose ton putain d’iPhone et écoute-moi quand je te parle !).

« Stravinsky's only hit / He toned it down a bit / He didn't write the words / That was my job » (Le seul succès de Stravinsky / Il s’est un peu bridé / Il n'a pas écrit les paroles / C'était mon travail… ») : et si, au-delà de la private joke au dépend d’un génie (un peu dans la ligne du Talent is an Asset à propos d’Einstein), il s’agissait-là d’un commentaire « méta » sur le fonctionnement de Sparks : d’un côté, le génie mélodique inépuisable et la créativité des arrangements d’un Ron, qui l’emporte régulièrement vers des excès peu aptes à séduire le grand public, et de l’autre la virtuosité littéraire et vocale d’un Russell, peut-être plus préoccupé de toucher le cœur de quiconque s’aventurerait pour la première fois sur le territoire tellement étrange de Sparks ?

Pour nous, le moment le plus caractéristique de l’efficacité musicale de l’album est l’irrésistible Sainthood is not in your Future (quel titre !), avec son décollage combinant synthés et « na na na na » réjouissants. Mais nous savons depuis 50 ans que chacun trouvera chez Sparks les plus belles chansons possibles pour illuminer son quotidien, et que ce ne sont pas forcément les mêmes : à la différence de 99% de la production musicale, c’est la richesse et le trop plein de mélodies et d’idées qui est le principaux défaut de Sparks (des mauvaises langues, ou des forcenés du régime, ont un jour dit – à peu près – qu’un disque de Sparks, c’était comme enchaîner une choucroute bien garnie et un pièce montée trop sucrée et crémeuse !)…

A Steady Drip, Drip, Drip est un voyage particulièrement riche dans l’univers sparksien, et il s’achève sur un double mouvement antithétique : d’abord celui de la complexité, de la maturité et de la consolation du solennel Nothing Travels Faster Than the Speed of Light, puis une conclusion presque simpliste (pour Sparks…) avec le concerné et écolo-friendly Please Don’t Fuck Up My World, et ses chœurs enfantins qui fonctionnent pourtant étonnamment bien.

Il serait néanmoins surprenant que, quelque part, quand ils contemplent avec un peu de lucidité le niveau de leur œuvre musicale, les Frères Mael ne se sentent pas un minimum frustrés par la reconnaissance toujours limitée dont ils ont bénéficié. A cette frustration, One for the Ages répond avec, inévitablement, humour : ils feront la différence sur la durée… « When the statues come / Hope they look like me / When the prizes come / I will look to be / Humble in my speech / Basking in applause » (Quand les statues arriveront / J'espère qu'elles me ressembleront / Quand les prix viendront / Je veux avoir l'air d'être / Humble dans mon discours / Tout en profitant des applaudissements… »).

Espérons quand même que le succès populaire mérité n’attendra pas encore trop longtemps. Ron et Russell ont respectivement 75 et 72 ans. Vous me direz, peut-être vaut-il mieux être des génies vivants et toujours créatifs que des rock stars un jour adulées mais… mortes ?