Antarctica

Ceux qui ont découvert Flat Worms avec leur premier album éponyme, paru il y a un peu plus de deux ans, avaient été probablement séduits par l’énergie rageuse, le son rêche, l’énergie débraillée d’un groupe qui s’inscrivait tout naturellement dans la belle tradition du Rock Garage qui a fait tant d’émules ces dernières années. Ceux-là seront probablement surpris par le virage « post punk », comme on dit de nos jours, pris par le groupe de Will Ivy, virage qui peut paraître également opportuniste vu le succès de ce retour aux années 80 à travers la planète : Antartica, dont le titre n’est absolument pas mensonger, fait le pari de la glaciation, de l’horreur ténébreuse, des poses figées, le tout avec un second degré, un humour caustique qui rappelleront sans doute à plus d’un notre cher Mark E. Smith.

Et pourquoi pas ? Troquer la furie primale, forcément jouissive, pour une distanciation agressive, plus réfléchie, plus « théorique » peut-être, accompagnant une conscience plus aigüe de la débâcle sociétale dans laquelle nous nous débattons, structurant un discours politisé dans la plupart des morceaux, est un pari intéressant. Faire appel à une pointure comme Steve Albini pour enregistrer et produire l’album une indiscutable bonne idée, même si l’on pourra trouver que le résultat sonne parfois plus comme du Steve Albini que comme du Flat Worms (heureusement, l’ami Ty Segall, bonne fée du Rock Garage californien, qui a travaillé avec le groupe sur leurs précédents EP, est clairement venu ajouter sa touche créative et joliment chaotique par endroit…).

Démarrant sur les chapeaux de roues avec un The Aughts immédiatement plaisant, Antartica a le culot d’accélérer la cadence sur Plaster Casts, donnant à l’auditeur des gages de « punkitude » qui peuvent s’avérer paradoxaux en comparaison avec le souci quasi-dialectique au cœur de l’album : cette comparaison entre la désolation des cœurs et des âmes américaines, sous les coups de boutoir du pouvoir et du système capitaliste, et le désert glacial antarctique, joue forcément contre les tentatives éparses de nous faire pogoter sans souci.

Au fil des morceaux, le chant assez uniforme de Will Ivy peine à conférer une véritable agressivité, sans même parler d’émotion, à ses chansons, et il y a une indiscutable uniformité qui s’installe. Si quasiment chaque morceau peut être jugé comme accrocheur, le déroulement de l’album, pourtant court, semble comme figé par une ambition qui a du mal à se matérialiser dans des textes peu inspirés : « Why are you sitting there all alone? / Nobody near you, no one to hear you / Was it your mind that did deceive you? / Or was it market forces too? » comme refrain d’un Market Forces, lancé comme single / déclaration d’intention, n’a pas vraiment la force nécessaire pour en faire une hymne à la rébellion. Du coup, Antartica, malgré ses qualités, risque de laisser peu à peu l’auditeur sur le bas-côté.

Le décollage à la faveur d’une belle partie de guitare très fluide, du magnifique The Mine (au propos clairement militant : « Posing for the LA Times / A company from the Sunshine State / Is turning water into champagne / A matador's hypnotic cape ») montre que Flat Worms a la capacité de faire de l’excellente musique : il est seulement dommage qu’il n’y ait pas plus de tels grands moments sur Antartica.