Le Naufragé de Memoria couverture

La question de sa pérennité est forcément quelque chose qui travaille toute création artistique, et lorsque l’on se consacre à l’anticipation, que ce soit dans le roman, le cinéma ou la Bande Dessinée, on court clairement le risque de perdre rapidement toute pertinence, voire même de sombrer dans le ridicule… surtout en notre époque d’accélération exponentielle de la technologie ! On nous rétorquera peut-être que la qualité artistique peut suffire à préserver une œuvre de l’obsolescence, ce qui n’est pas faux, mais si Metropolis de Fritz LangBlade Runner de Ridley ScottGhost in the Shell de OshiiUbik de Philip K. Dick ou 1984 de George Orwell restent des « phares » aussi longtemps après leur création, c’est quand même beaucoup grâce à leur force visionnaire.

Publier sous forme d’intégrale la fresque d’anticipation québécoise Memoria (originellement intitulée le Naufragé de Memoria) vingt ans après la parution originale de son premier volet (Scaphandre 8 – 1999) pose clairement cette question : (juste) avant Matrix, longtemps avant la série Westworld – deux œuvres qui font directement écho à la fiction créée par Claude Paiement et Jean-Paul EidMemoria nous parle-t-il encore, alors que les grands défis civilisationnels – réchauffement climatique, régression de la liberté individuelle et maintenant apparition de pandémies – se sont avérés autres, ou tout au moins relèguent les question de la virtualité et de la dégénérescence morale de la civilisation des loisirs un peu à l’arrière-plan ? Si l’on se réfère à l’excitation que l’on ressent en dévorant les 127 pages de cette intégrale, la réponse est oui ! Car ce qui reste absolument foudroyant ici, et fait de la lecture (ou relecture pour ceux qui le connaissaient déjà…) de Memoria une très belle expérience, c’est évidemment la question du vertige identitaire, très proche en fait des interrogations de Philip K. Dick : qui suis-je ? ma perception de moi-même et de mon univers correspond-elle à une quelconque réalité ? et bien sûr… y a-t-il un créateur derrière cette réalité / cette illusion ? La question de l’existence divine est d’ailleurs le sujet principal du second volet de Memoria (l’Abime – 2004), et, même si le personnage-clé du démiurge de Zalupski sombre dans la caricature, la réponse apportée par Paiement et Eid s’avère réellement intéressante : « Quand la matière développe la faculté de se concevoir elle-même, elle acquiert la conscience d’exister, puis l’inévitable désir de prendre sa destinée en main… ».

Comme on parle quand même ici de BD, il faut souligner l’intelligence du travail graphique de Jean-Paul Eid, qui trouve des solutions brillantes – format des cases, travail sur les couleurs et le noir et blanc – pour conduire par la main son lecteur à travers les différents niveaux de fiction (et de réalité) qui se chevauchent et interfèrent, en particulier dans Scaphandre 8, la première (et meilleure) moitié de Memoria. Cette capacité à garder lisible un récit aussi diaboliquement complexe – et conceptuellement ambitieux – est probablement la plus grande réussite des deux auteurs, et il est édifiant de comparer en particulier combien les choix visuels et narratifs faits pour traiter des déplacements entre différents niveaux de réalité sont ici supérieurs à ceux de la série Westworld, au thème très similaire.

S’il est – et c’est bien dommage – impossible néanmoins de crier au « chef d’œuvre absolu » devant Memoria, c’est que certaines influences de la BD « ésotérique » franco-belge restent un peu trop visibles (de Schuitten à Moebius), et c’est surtout que le récit se perd çà et là dans quelques facilités (quelques personnages secondaires simplistes, des dialogues mal maîtrisés, des situations parfois inutilement spectaculaires) indignes de l’ambition générale de Memoria. Rien toutefois qui vienne gâcher la force d’une Bande Dessinée aussi ambitieuse, aussi singulière.