2020 02 01 Sunn O))) Gaité Lyrique (15)

20 h 50 : la Gaîté Lyrique est sold out en ce deuxième soir de résidence de Sunn O))) pour le programme "Let There Be Drone" (et l'était aussi hier soir...), on peut donc supposer qu'il n'y a pas que des experts de Sunn O))) dans la salle, mais aussi des curieux. Le mur d'amplis sur scène, installés en demi-cercle et placés en ordre de taille croissante, impressionne. La fumée a commencé à être émise dix minutes avant le début de la cérémonie (… car on ne saurait user de mots aussi triviaux que "concert" ou "set"...), l'idée étant de supprimer toute visibilité pour que l'expérience soit... quoi, totale ? Ou en tous cas, très éloignée de ce qu'on peut qualifier de spectacle. Le public reste calme et silencieux, même si quelques plaisantins ne se retiennent pas de lâcher quelques cris (« Metallica ! », « David Bowie ! »... hein ?). Dans le noir et dans la brume artificielle, il faut encore attendre...

Comme promis, comme prévu, nos cinq moines encapuchonnés attaquent donc avec un drone, qu'ils vont dérouler très lentement pendant 60 minutes, sans rythmique ni changement de tonalité, juste d'occasionnelles - et presque indiscernables - montées en puissance... Quelques attaques de guitare plus aiguës déchirent les tympans, on monte en décibels - apparemment on atteindra presque les 130... mais sans que l'effet soit radicalement agressif, juste engourdissant jusqu'au malaise physique. La seule attitude possible au sein de cet univers sonore insensé est probablement de rentrer en soi-même, pour résister physiquement à l'assaut sonique bourdonnant et grinçant, et de laisser son esprit vagabonder au fil de ce torrent presque tangible. Sur scène, on remarque une setlist, ce qui peut laisser un tantinet interloqué tant il est difficile de déceler des variations durant cette heure ininterrompue...

… Ajoutons que les lumières sont magnifiques, créant un sentiment de se trouver au sein d'une cathédrale fantomatique. Le jeu de scène de Greg Anderson et de Stephen O’Malley, les deux leaders du groupe, et de leur bassiste se limite à lever lentement le bras droit, médiator prêt à frapper les cordes... ou encore à lever les bras au ciel en une sorte de prière païenne vers un Dieu innommable et cruel qui aurait été créé lui-même par H. P. Lovecraft, le tout constituant une sorte de rituel aussi inquiétant qu'absurde. Les visages des musiciens restent quasi indiscernables dans l’obscurité et la brume, et le resteront jusqu’au salut final… Tout long de cette longue heure aussi immobile que physiquement éprouvante, le public restera incroyablement recueilli, silencieux, même si autour de nous, on a plus le sentiment de contempler des passants transis qui se recroquevillent sous l'orage sonique…

2020 02 01 Sunn O))) Gaité Lyrique (21)

15 minutes de pause pour les oreilles, comme annoncé, et ça repart. Il est 22h15 : on attaque la seconde partie du concert d'une manière étonnante, sur une longue intervention presque free jazz d'un trombone à coulisse, posée sur un bourdonnement électronique. Est-ce parce que c'est finalement la première fois depuis le début de la soirée qu'on entend de la "musique" au sens conventionnel du terme ? En tous cas l'impact émotionnel est fort, et on a le sentiment que la Beauté vient de s’inviter clandestinement à la soirée. Le retour au bout d’un quart d’heure de Greg et Stephen (…et du bassiste), et la lente montée en puissance de la distorsion de leurs guitares agit alors comme un tremplin vers l'extase. Les 30 dernières minutes de la soirée seront les plus impressionnantes, le vortex sonore s'enflant peu à peu et nous ballotant comme des fétus de paille. Le son retrouve la puissance tellurique de la première partie, avec un petit plus, qui est qu'on a le sentiment d'avoir assisté à une construction logique amenant à ce sommet impitoyable. De manière assez inattendue, le groupe retrouve dans les dernières minutes les gestes sacrificiels plus habituels d'un concert "normal" : les guitares brandies, martyrisées contre les amplis, l'offrande faite au public de la divinité électrique… et puis, la lumière revenue, les saluts chaleureux d’un groupe qui semble alors plutôt ordinaire à leur public qui les adule…

Voici donc une "expérience limite", comme on dit. Bon, nous n'aurons vu personne sortir de la salle pour vomir, mais il est vrai que le malaise physique n'a jamais été très loin. Nous nous interrogeons aussi sur le qualificatif de "drone metal" dont on affuble la musique de Sunn O))), car, hormis les belles bagues à tête de mort aux phalanges de Greg Anderson, on serait bien en peine de trouver quoi que ce soit de "metal" dans leur démarche, qu’on aurait plutôt tendance à considérer comme une extension radicale du travail de Lou Reed sur Metal Machine Music, Neil Young sur Arc, et bien sûr de Godspeed You! Black Emperor… Pour le headbanging, il faudra repasser…

Est-ce que nous avons aimé ? Est-ce qu'il est possible de vraiment aimer Sunn O))) ? La question est difficile. Il est néanmoins indiscutable que ce genre de soirée fait partie des choses que, à notre avis, toute personne curieuse de musique différente, ambitieuse, devrait expérimenter...