Les Fantômes de Manhattan

R. J. Ellory (rien à voir avec J. Ellroy, bien entendu...) est un "écrivain de romans de gare" des plus quelconques, ayant reçu des éloges disproportionnés suite à un best seller ("Seul le Silence") qui vulgarisait habilement des thèmes mieux traités par des écrivains plus talentueux, mais qui témoignait d'une réelle efficacité... Et pourquoi pas ? Les ouvrages suivants de notre Anglais travesti en auteur américain - ou tout au moins ceux publiés ensuite vu le succès de "Seul le Silence", perpétuaient l'escroquerie fondamentale à la base de son travail : pas mal de recherche historique pour conférer une certaine pertinence au contexte de l'histoire policière, des mécanismes narratifs conceptuels visant à embrouiller le lecteur et à complexifier artificiellement des récits assez simplistes, et une superficialité psychologique des personnages typique du "genre". On pouvait se laisser abuser et trouver cela divertissant. Jusqu'à ces "Fantômes de Manhattan" où l'on pourrait dire que l'escroquerie fondamentale qu'est Ellory se révèle en plein jour, s'il ne s'agissait en fait de l'une de ses premières tentatives d'écrivain, ce qui permet de mettre ses énormes défauts sur le compte de l'inexpérience de l'auteur...

Car voici un livre littéralement illisible à force de laideur stylistique (la prétention maladroite des premières pages, qui donnent envie d'abandonner immédiatement la lecture, n'est rien comparé à la lourdeur systématique des dialogues et à la grossièreté des descriptions des états d'âme de "l'héroïne"..), construit sur des mécanismes psychologiques totalement improbables (une vengeance d'un père et d'un fils se considérant comme spoliés en dépit de toute logique), et passant par des péripéties toutes plus grotesques les unes que les autres, jusqu'à une révélation finale éventée depuis longtemps et un twist gentil tout plein à l'avant-dernière page permettant de déboucher sur un happy end fleur bleue comme on n'en fait plus. Si l'on est clairement ici dans ce que j'imagine être - sans les avoir jamais lus, je l'avoue - sur le territoire bien arpentés par des Musso et Levy -, "les Fantômes de Manhattan" se distingue par l'artificialité du "heavy concept" imaginé cette fois par Ellory : un livre dans le livre, distillé au compte-gouttes sans aucune raison valable, qui fonctionne mieux que le récit principal, mais sans qu'on puisse distinguer la moindre différence fondamentale de style (problème de traduction ?)...

Mais ce qui condamne définitivement ce livre au pilori, c'est finalement le ratage complet qu'est le portrait de son héroïne et de ses tourments : visiblement incapable de se mettre dans la peau d'une femme - ce qui est difficile pour un auteur masculin, on l'admet bien volontiers -, Ellory aligne les propos les plus réducteurs, les simplifications psychologiques les plus redoutables, pour finalement déboucher sur une vision de la femme - soumise à l'homme, rêvant de prince charmant, incapable de se construire une vie sans un mari, etc. - conventionnelle, voire rétrograde. Consternant.