SEYES Beauty Dies

La Beauté est-elle mortelle ? Oui, absolument, nous répondent Charlotte Savary (textes et chant) et Marine Thibault (machines, piano, flûte et chœurs), les deux fausses sœurs et vraies âmes-sœurs qui ont monté le duo électro (… mais pas que… !) SEYES. Et cette mortalité est à la fois une malédiction – surtout quand c’est l’homme qui détruit à bras raccourcis le monde – et une merveille, car, bien sûr, c’est dans l’éphémère que réside la plus belle émotion, notre rapport le plus pur, le plus intense avec la Beauté.

Quand on se lance dans cette belle aventure qu’est la découverte de Beauty Dies, le premier album de SEYES, on est tout de suite frappé par l’évidence, par la force de cette musique, dont on sent qu’elle n’est pas née d’hier et ne traduit rien de superficiel, rien des modes actuelles, malgré l’usage intensif de l’électronique. Bien entendu, la voix superbe – et changeante – de Charlotte évoquera facilement le timbre mémorable de l’inoubliable Beth Gibbons, ce qui, on en conviendra, n’est pas la pire des références. Mais la musique de SEYES – mot-palindrome au sens mystérieux et changeant, que l’on prononcera comme on l’entend – explore une variété de genres et d’ambiances musicales beaucoup plus large que l’unique tonalité bleue de la pochette pourrait le laisser penser. Du trip hop des origines aux influences classiques et world, les compositions de Marine font feu de tout bois, et recherchent avant tout une organicité qui peut sembler a priori antinomique par rapport à l’utilisation de machines.

C’est que nos deux musiciennes ne sont pas tombées de la dernière pluie. Elles viennent de loin, d’un passé artistique, parfois commun, qui leur a permis de se fixer un cap clair en termes de ce qu’on qualifierait presque chez elles d’éthique musical pour le projet SEYES : il s’agit ici d’affirmer une approche réellement féminine de la musique, sans tomber dans le militantisme, mais sans faire de concessions aux « règles de l’industrie » et au machisme encore si fort dans le milieu musical. Ce que traduit parfaitement Beauty Dies, depuis les premières notes de son ouverture « dream pop » de Dream in Blue, c’est la sincérité d’une démarche qui conjugue amour de la « vraie musique » (ne jamais tricher semble être l’un des crédos de Marine et Charlotte) et liberté de ton.

L’autre particularité de cet album faussement serein, c’est l’ambition des textes de Charlotte : ils peuvent s’inspirer d’Edgar Allan Poe (The Valley of Unrest), d’Arthur Rimbaud (Au son des Armes, qui part du Dormeur du Val pour retrouver une indispensable contemporanéité), ou du film Johnny Got His Gun de Trumbo (Beauty Dies), ils font avant tout écho aux grandes souffrances et aux grands combats de notre époque (guerre, désordre climatique, grandes migrations, violences faites aux femmes). C’est dire combien cet album-là est profondément engagé à nos côtés, et combien l’apaisement que peut apporter une musique aussi belle ne saurait signifier pour SEYES la tranquillité d’un cocon protégé de la violence du monde.

Le plus beau titre de Beauty Dies est pour nous le magistral Alan in September, inspiré par l’image terrible et pourtant aliénante du corps de ce petit garçon kurde noyé en Turquie : Marine et Charlotte réussissent alors à donner naissance à une sorte de seconde vie à cette pauvre victime, et la tension qui naît du morceau laisse présager pour SEYES un avenir passionnant.

Si Beauty Dies est un disque qui a des racines profondes, puisque sa gestion a commencé en 2015 dans le sillage du drame du Bataclan (évoqué dans Peace) et qu’il sort seulement aujourd’hui en 2020, et qu’il a clairement bénéficié de cette longue maturation, on peut paradoxalement avoir envie que les choses s’accélèrent pour SEYES : que la scène les révèle telles qu’elles sont vraiment, deux jeunes femmes bien de leur temps, et que leur sensibilité aiguë à leur époque se manifeste encore plus vigoureusement dans leurs prochaines compositions. C’est un pari que nous avons très envie de faire.