Trainé sur le Bitume Affiche

"Dragged across Concrete" (mais pourquoi le béton est-il devenu bitume dans la traduction française ? Parce que les routes américaines sont plutôt faites en béton qu'en asphalte ?) nous pose cette éternelle question que nous n'avons pas toujours résolue malgré toutes nos années de cinéphilie : dans un film, le style peut-il remplacer le propos ? Si la popularité assez insensée d'un Tarantino permet de dire que, oui, globalement, le spectateur de cinéma adore se laisser embarquer dans des aventures formelles décoiffantes, même au détriment du fond du film, on ne saurait généraliser. Et S. Craig Zahler n'a bien entendu pas le talent de Tarantino, même s'il essaie clairement de construire son propre cinéma sur un modèle similaire, qu'il aurait légèrement "auteurisé".

Je m'explique. Comme chez Quentin, les dialogues - souvent dérisoires, voire absurdes - priment sur l'action pendant une bonne partie du film, la violence est par contre extrême, voire gore, les scènes sont régulièrement étirées au delà du raisonnable, et la construction scénaristique réserve des surprises en empruntant des chemins inhabituels. Par rapport à ces procédés bien reconnaissables qu'il ne fait jamais bon copier-coller, Zahler se démarque en épurant à l'extrême sa mise en scène et en soignant sa photographie (l'image de "Dragged across Concrete* est régulièrement sublime de beauté...), mais également en stylisant les scènes d'action, qui louchent finalement plus - et c'est un compliment - du côté de Friedkin.

Bref, formellement, le film est une belle expérience, et réserve son lot de très beaux moments... qui sont du reste à savourer au "second degré", et peuvent laisser froid un spectateur qui se préoccuperait plutôt d'une histoire passionnante et d'une action trépidante. Car, de ce côté-là, et c'est peut-être courageux mais ce n'est pas totalement réussi, Zahler semble toujours faire passer la contemplation de ses personnages avant l'efficacité de son récit. Grâce à des acteurs compétents (Gibson et Vaughn font le job, c'est un fait...), nombre de scènes vraiment gratuites, voire complaisantes, fonctionnent assez bien, mais au bout de plus de deux heures et demi de film, le spectateur est en droit de se demander à quoi voulait bien en venir Zahler. Car le polar promis aurait pu être beaucoup plus percutant ramené à une durée normale de 1h30, tandis qu'il nous est impossible d'affirmer que nous avons ressenti quoi que ce soit de fort vis à vis de personnages qui restent quand même un assemblage de clichés.

Bref, regarder "Dragged Across Concrete" procure occasionnellement un joli petit plaisir, mais le résultat est tout sauf mémorable.

Et la question entre fond et forme reste, bien entendu, ouverte.