The Irishman Affiche

On a eu la chance d'être témoin du vieillissement d'immenses auteurs qui, comme Akira Kurosawa et Manoel de Oliviera, ont fait jusqu'à leur dernier souffle un cinéma jeune, créatif, plein de vie. La mauvaise nouvelle de cet "Irishman" est que Scorsese, l'un des plus grands cinéastes de l'histoire, l'un des plus énergiques aussi, est désormais tenté de faire du "cinéma de vieux". On peut l'appeler avec noblesse et déférence, "testamentaire" ou "crépusculaire", mais "The Irishman"est surtout un FILM DE VIEUX, au mauvais sens du terme. Que sa dernière partie - un petit peu plus d'une heure - soit superbe, bouleversante, tout ce qu'on voudra, n'empêche pas qu'elle se réduit aux regrets d'un vieil homme voyant les derniers restes de son existence s'effacer avec la disparition de tous ceux qu'il a connu, avec le mépris de ses filles, et surtout avec l'oubli impitoyable des nouvelles générations ("Jimmy Hoffa ? Qui ?"). Alors c'est très beau, mais c'est quand même un peu court, non ?

Et surtout, ça ne rachète pas le calvaire qu'il a fallu subir pour en arriver là : cette première heure littéralement irregardable, abominable, avec des têtes digitalement rajeunies mal greffées sur des corps de vieux, et avec un enchaînement épuisant de scènes juste esquissées, de personnages mal présentés, d'enjeux réduits à des clichés. Alors, oui, ça fonctionnait dans "Casino", et admirablement, mais cette fois, ça fait pschiiiit, c'est juste confus, bâclé et inintéressant. Et puis, battre le rappel de toute la vieille clique, en dépit du bon sens (Keitel le grand en caméo, De Niro avec des yeux bleus en Irlandais, Pesci momifié qui semble tout droit sorti du Mordor de Peter Jackson, c'est dur, dur !), c'est condamner le film à sonner comme un assemblage de références à des films et des scènes au combien plus brillantes : on se dit au bout d'une heure de souffrance infinie que, avec des acteurs plus jeunes - car il est plus facile de vieillir un acteur que de le rajeunir, d'ailleurs il n'y a même pas besoin de bouillie digitale pour ça, un bon vieux maquillage à l'ancienne, et hop,le tour est joué ! - et "vierges de scorsesité" aurait permis au film de respirer, d'avoir une toute autre allure, en fait.

Et puis, il y a ce cabotinage insupportable du casting (à l'exclusion de Joe Pesci, sans doute trop fatigué pour faire des grimaces), littéralement grotesque, réduisant la moindre scène à une vaste pantalonnade. C'est bien simple, à un moment, je me suis demandé si le but pervers de Scorsese n'avait pas été de faire un remake du mémorable "Dick Tracy" de Warren Beatty, c'est dire le niveau ! Et puis, il y a ces dialogues, dans des scènes essentielles comme celle de la rencontre entre Hoffa et Pro, qui sonnent comme une imitation poussive de la verve de Tarantino : honnêtement, Scorsese n'avait pas besoin de ça, sauf si son but était de nous faire rigoler...

Bref, s'il n'y avait pas cette dernière heure parfaite, "The Irishman" aurait pu concourir pour le titre de pire film de la carrière de Scorsese. Mais elle est là, cette foutue conclusion, durant laquelle De Niro arrête de grimacer et laisse la vie se désagréger entre ses mains. C'est très beau.

Mais j'espère que Scorsese nous fera un autre film, un vrai, avec Di Caprio si possible. Pour nous parler de LA VIE.