Karro couverture

Si on la compare au Cinéma, autre art de mise en images d'idées et d'histoire, la Bande Dessinée est très avare d'adaptation d'oeuvres littéraires, et se construit généralement autour de scénarios originaux. La démarche - originale et très audacieuse - de Bézian, qui nous offre ici une véritable relecture personnelle d'un livre plutôt célébré lorsqu'il fut publié en 98, "Karoo", n'en est que plus exemplaire. Car les choix effectués ici sont pour le moins radicaux, tant formellement que du point de vue des thèmes que Bézian a choisi de mettre en avant, qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux du roman de Tesich...

En partant d'un postulat, personnel et pas forcément largement partagé, que le best-seller de Tesich s'inspirerait déjà du "Mépris" de MoraviaBézian s'autorise une réappropriation décomplexée de l'histoire du livre, mais également de sa structure. En gardant toutefois - et on ne saurait le blâmer - le choc de la révélation finale qui avait marqué les lecteurs du roman (attention néanmoins au spoil curieusement autorisé dans certains résumés de l'ouvrage !), la version BD de "Karoo" nous embarque dans une balade fragmentée et distanciée, aux côtés d'un personnage, à la fois haïssable et touchant, d'exécuteur de basses œuvres au service de l'industrie hollywoodienne : reconstruire (et donc détruire) les films trop singuliers d'autres réalisateurs pour en augmenter le potentiel commercial est sa spécialité... Jusqu'au jour où...

La cruauté de ce qui adviendra au piètre héros de ce "conte moral" constitue bien sûr le grand intérêt de ce récit qui, après avoir débuté sous la forme de chronique mondaine de comportements cyniques, débouche sur une véritable tragédie, dont le lecteur (au moins celui ne connaissant pas le livre de Tesich) ne sortira pas indemne.

La grande élégance du dessin que l'on pourrait qualifier de déconstruit de Bézian, l'addition de taches de couleurs bien venues, les brèches esthétiques ouvertes par la représentation de scènes d'une nouvelle "Odyssée" - qui restera à écrire - qui constitue un commentaire décalé par rapport au récit, les redoutables ellipses dans la narration, tout concourt à créer une expérience des plus singulières pour le lecteur... Lorsqu'il s'achève en se délitant au fil de pages de plus en plus abstraites, "Karoo" frôle le vertige existentiel intégral.

Quel que soit le plaisir - ou la frustration - que l'on retirera de la lecture de cette BD exigeante, force est de convenir que Bézian a réussi son coup.