Engine of Paradise

On est à New York au milieu des années 90 : un duo improbable, formé par un très jeune homme à l’allure bohème et son égérie de dix ans plus âgée que lui, décrète que le temps du règne de « l’anti-folk » est arrivé. Les Moldy Peaches (Adam Green et Kimya Dawson) vont marquer leur époque, tant pour la qualité de leurs chansons que par leur attitude indie-punk, tranchant avec le sérieux traditionnel du folk. Très vite, dès 2002, Adam va entamer une carrière solo avec une paire d’albums réellement renversants : une voix de baryton impressionnante, des mélodies simples mais irrésistibles, des textes canailles, une attitude provocatrice et laid back, rien de devrait résister à ce New-Yorkais à la fois charmant et irritant, pas si loin en fait de la tribu des Strokes, mais dans un genre musical différent. Le succès ne sera malheureusement pas complètement au rendez-vous, et notre cher Adam se prendra comme le commun des mortels sa dose à lui de crises existentielles et de chagrins d’amour, sans jamais, heureusement, disparaître complètement des radars…

C’est non sans un certain soulagement que l’on retrouve Adam Green en 2019 avec un projet un peu plus conventionnel (encore que…) que son précédent, un film home made en papier mâché avec son pote Macaulay Culkin, financé par crowd funding, et racontant « sa version » de l’histoire d’Aladin : "Engine of Paradise" est certes présenté comme la bande son d’un comic book, créé par Adam, qui raconterait une guerre entre la race humaine et des insectes-robots, mais sonne finalement comme un album conventionnel de chansons, qui ne font pas particulièrement une histoire. Et contrairement à l’image de créatif bien allumé qu’il projette avec tous ces projets farfelus, la première impression qui sera la nôtre à l’écoute de "Engine of Paradise" est paradoxalement celle d’un certain classicisme, pour ne pas parler de conformisme, avec un retour vers une forme de variété américaine qui sonne très années 50 et 60 (instruments à vents et à corde répondant à l’appel…).

Très laid back comme toujours, mais beaucoup moins ironique qu’il y a dix ans, Adam débite son habituel chapelet de chansons courtes mais efficaces, illuminées par un chant très typé : voix grave et diction claire, un tantinet maniérée, quelque part entre un jeune Cohen et un David McComb moins romantique… Et pourquoi pas un zeste de la légèreté d’un… Yves Montand ! Bien sûr, l’inspiration d’Adam n’est plus aussi époustouflante qu’au début (des bijoux comme "Jessica" ou "Emily" ne sont plus à l’ordre du jour…), et on aurait aimé plus de mélodies aussi immédiatement emballantes que celles de "Gather Round" ou de "Escape from this Brain". Pourtant, le charme opère dès l’ouverture du disque, un "Engine of Paradise" presque country, et ne faiblit pas durant les brèves 22 minutes qu’il dure, jusqu’à "Reasonable Man", et sa conclusion introspective qui n’en est pas une (de conclusion…).

On a déjà dit que Green a ici abandonné sa plume trempée dans le vitriol et son humour noir régulièrement malaisant (souvenez-vous des provocateurs : « There's no wrong way to fuck a girl with no legs / Just tell her you love her as she's crawlin' away » ou « I'd be so happy if I got to meet George Bush / … I would dance on NBC and say "George Bush shook hands with me" / And then I'd go and choke on a cock... » !!!), mais il a heureusement gardé son sens de la formule marquante… En l’appliquant désormais à des thèmes plus adultes, plus sensibles, plus… humains tout simplement. Et, comme on a toujours pu le faire avec Adam, on sort de "Engine of Paradise" la tête pleine de phrases que l’on rêverait de pouvoir sortir en public. Ou au moins entre amis. Ou en couple. Parce que des trucs comme « I’ve bought some airplane glue for my soul », ou encore « I’m discounting your blame… You can’t love », ce n’est pas à la portée de tout le monde de les inventer.

Il y a fort à parier que bien des gens jugeront cette musique dépassée, plus de son époque. Pourtant, ceux qui se laisseront surprendre par les charmes de "Engine of Paradise" y trouveront nombre de raisons de sourire, de s’émouvoir, de s’émerveiller. Voire même peut-être de continuer à vivre. Malgré les insectes-robots.